Première partie

Ici  commence  le  récit  écrit  par  mon  père  sur  quatre  cahiers d’écolier à carreaux. Quelques titres et précisions ont été ajoutés pour davantage de clarté. 

Repères de temps et de lieux

1939 vacances avec Victor Lamort – NDLR un des collègues de promotion  de  mon  père,  également  enseignant  à  Reims  – à Naves en Savoie près d’Annecy 

23  août  1939  mobilisation  générale  troisième  rappel  après  2 ans de service militaire à Stenay au 155 route de Mouzon, Charleville Mézières. 

Retour de Naves à Attigny – NDLR où mon père est né en 1914 et où habitent  ses parents – Au revoir  aux parents.  Lendemain départ pour Rethel. Autobus bondé. Centre mobilisateur près de Montmédy. Début de la drôle de guerre. 

Ceci se passait à Iré le Sec au sud de Montmédy, sur la R  N 47, au milieu de gens inconnus. Le Capitaine tourne autour de moi, me  parle  souvent,  me  lâche  comme  observateur  dans  une 
compagnie. 

« LA DRÔLE DE GUERRE » 

Vers le 26 août 1939, ma section campe au sud-ouest du fort de Pelosnes derrière un réseau de rails anti-chars et quelques fortins inoccupés.  Le  PC de  la  compagnie  est  à  Bazeilles  pas  à  Sedan 
mais  au  sud-est  de  Montmédy  près  de  Othe,  à  la  limite  de  la Meuse et à l’extrême nord de la Meurthe et Moselle. 

Souvent,  visite  d’officiers  inconnus.  Conversations  sur  ma  vie civile,  sur  mes  origines.  Je  pense  que  je  ne  resterai  pas  là longtemps.  Il  fait  beau  en  ce  mois  de   septembre  1939.   Le ravitaillement  et  le  vaguemestre  viennent  régulièrement  de Bazeilles  ou  Othe.  Brouillard,  les  nuits  sont  fraîches.  Un  soir,  arrive à notre droite un régiment du centre, le 102 ou le 103. Ma section est à l’extrême limite du secteur fortifié de Montmédy,  voisine  immédiate  du  secteur  de  Longuyon.  D’où nous sommes, on descend dans un bois lieu-dit « le Fays » et on tombe sur la route. 

18 septembre 1939 Départ : on suit la frontière belge et la voie ferrée Montmédy Longuyon Luxembourg. Nous sommes juste en face de la poche de Torgny, village belge. Le dimanche, certains vont acheter des cigarettes et boire de la bière  belge à Torgny, qui  est  là  tout  près.  Les  Belges  sont  heureux  et  rassurés  par  la présence des Français. De temps en temps, je descendais au PC de  la  compagnie,  avide  de  potins.  Un  jeune  lieutenant  était souvent  là  et  engageait  volontiers  la  conversation.  Je  crois  me souvenir que c’était un instituteur de l’Aisne. et c’est par lui que j’ai appris que l’infirmerie du premier bataillon, en face du PC de 
la   compagnie,   était   dirigée   par   le   docteur   Balteaux   de Charleville,  marié  à Lucette  Poncelet,  une voisine  d’Attigny un peu plus jeune que moi, fille du notaire de cette époque et petite fille des Lesure, qui demeuraient en face de l’hôtel de Lorraine*. –

*NDLR Cet hôtel était tenu par mes grands-parents et portait ce nom  parce  que  mon  grand-père  était  né  à  Neufchâteau  dans cette région. – 

Octobre 1939 On était à la fin de l’automne, l’hiver approchait avec la boue, le froid. Dans la sape, ce n’était pas le confort. De fil  en  aiguille,  au  moment  où  sur  radio  Stuttgart  Ferdonnet,  le Français  de  la  radio  allemande,  nous  sortait  nos  quatre  vérités, j’ai  été  muté  à  l’infirmerie.  D’observateur,  je  suis  devenu correspondant  du Deuxième  Bureau  avec,  comme  supérieur,  un lieutenant  à  qui je devais  transmettre  le  moindre  renseignement recueilli auprès des malades. Là, les potins ne manquaient pas. Je couchais  dans  une  chambre,  seul,  près  de  l’église,  à  droite  en regardant l’infirmerie. 

Hiver  39-40 L’hiver  était  venu.  Un  matin,  dans  mon  lit,  je  me suis réveillé tout couvert de givre. Il faisait très froid : dans les bois, les chevaux des artilleurs tombaient comme des mouches et mouraient.  Inutile  de  dire  que  tous  les  gars  des  positions cherchaient  en  grand  nombre  à  faire  un  séjour  au  chaud  à l’infirmerie.  Il s’ensuivait des disputes, des injures. 

Un matin, alors que j’étais dans le long couloir central de l’infirmerie, un gars  armé  m’a  mis  en  joue  sans  que  je  sache  pourquoi.  Très rapidement,  je  suis  rentré  dans  une  pièce  latérale  pour  me protéger.  Du  poste  de  police,  des  hommes  de  garde  ont  été alertés et mon  gaillard  a été emmené  je ne sais où, on a dit à Stenay. 

J’étais  en  bons  termes  avec  un  pasteur  protestant,  caporal infirmier,  un  parisien  au  secrétariat  (le  caporal  Destouches  je crois) puis le docteur Balteaux, un homme qui n’avait pas froid aux  yeux,  toujours  sous  pression  et  qui  voulait  « casser  du 
boche »*.  

* NDLR Un des  noms donné par les  Français aux Allemands – 

Plus tard, il se fera  remarquer  dans la  résistance ardennaise.  S’il  n’aimait  pas  les  boches,  il  aimait  bien  les chevreuils.  Aussi,  dès que la  neige  est apparue, plusieurs fois avec l’ambulance, on partait d’Etain, où il y avait un centre médical plus important, sans jamais y parvenir. Car le docteur Balteaux  m’emmenait  dans  les  bois  du  grand  Failly  et  posait des  collets.  C’est   ainsi  que  plusieurs  chevreuils  sont  passés dans les casseroles  du  mess.  Balteaux  faisait  venir  sa  femme, Lucette Poncelet, qui arrivait dans une voiture élégante à deux places,  décapotable  mais  toujours  d’un  blanc  immaculé.  Un jour, lors d’une visite  surprise, le Commandant  est tombé  sur cet  engin,  qui,  à  ses  yeux  attirerait  les  avions  observateurs allemands.  Il  s’en  est  suivi  une  très  vive  altercation  entre Balteaux  et  le  vieux  Commandant,  que  le  docteur  considérait comme  un  minus.  Cependant,  la  voiture  blanche  n’est  plus revenue, mais le docteur, vindicatif, a juré de se venger … 

Vous  pouvez  juger  de  l’atmosphère,  alors  que  des  avions inconnus, sans signe distinctif, survolaient les positions, tandis que des avions inconnus, sans signe distinctif, survolaient les positions, tandis que les braves pioupious* recevaient à plusieurs reprises l’ordre de ne tirer sur aucun avion.

* NDLR   Signifie   jeune soldat,terme employé pendant la guerre de 1914 – 

Toutefois un « Curtiss » de Reims, livré par les Américains, disait-on,  avait abattu à proximité un « Dornier » allemand dont j’avais pu recueillir un petit morceau de toile, ramené par le docteur Balteaux, qui voulait tuer tous les occupants. Mais c’était là bien peu de chose. 

Mars-avril 1940 étaient arrivés, le petit lieutenant ne venait plus aux  renseignements  et  du  jour  au  lendemain,  de  même  que plusieurs  autres,  j’ai  reçu  mon  livret  matricule,  ce  qui  était 
formellement  interdit,  avec  ordre  de  gagner  immédiatement  la caserne  Chanzy  à  Stenay.  J’y  ai  lu  et  appris  des  appréciations fausses et mensongères sur mon compte*.

 *NDLR Il semble qu’à cette   époque,   les   instituteurs   passaient   souvent   pour communistes – 

10 mars 1940 Quelques  jours après, j’étais  affecté  au 246 RI à Sedan. Puis, je ne sais plus exactement comment j’ai du avoir une permission  pour  Attigny  et  de là,  j’ai  rejoint  une compagnie  du 247 RI stationnée à Coulommes près d’Attigny.  Drôle de guerre avec une permission pour travaux agricoles* ! 

*NDLR  mes  grand- parents  n’étaient  pas  agriculteurs  mais tenaient l’hôtel de Lorraine sur la place à Attigny. – 

9  mai  1940  Quelqu’un  est  venu  me  prévenir de  rejoindre ma compagnie  à  Coulommes.  On  sentait  qu’il  se  passait  quelque chose. 

10  mai  1940  De  bonne  heure,  sur  la  route  d’Attigny  à Coulommes,  alors  que  des  avions  volaient  à  haute  altitude,  j’ai assisté  au  bombardement  rapide  du  petit  terrain  d’aviation  situé sur  la  route  de  Saulces-Champenoises,  à  droite,  en  sortant d’Attigny. Il me semble aussi me souvenir que je logeais chez un agriculteur de Coulommes M. Toussaint.   

L’après-midi, ma sœur Suzanne*  et Papa  sont  venus  me  dire  au  revoir  et,  dans  la  soirée,  c’était  le départ  pour la grande inconnue** En nous méfiant du moindre avion, nous avons traversé 
Chardeny,

*NDLR âgée de 19 ans 
**NDLR Il ne reverra plus les siens  avant  avril  1945,  5  ans,  quasiment  jour  pour  jour

Quilly, Grivry,  Vrizy,  Vandy.  Il  faisait  à peine  jour  à Vandy et j’ai appris par  une paysanne  que  la DINA, Division  d’Infanterie nord Africaine, la division de William Kacenelen* de Nancy, était 
partie le matin du 10 mai  à la première alerte. –

*NDLR William Kacenelen  était le fils d’une voisine de la grand-mère de mon 
père, Odile Liéval, qui habitait rue du Vieil Aitre à ancy. Mon père  y  allait  passer  ses  vacances  d’adolescent  et  William  était un de ses camarades. 

 Puis, ce fut la traversée de nuit de Ballay, Toges,  la  RN  47  qui  après  la  forêt,  devait  amener  au  petit  jour bataillon et compagnie, étirés sur plusieurs kilomètres, fourbus, à Boult aux Bois. 

11  mai  1940  J’ai  dormi  dans  la  paille  toute  la  matinée  et  une partie  de  l’après-midi.  Avec  tout  le  barda,  durant  la  nuit,  sans entraînement, nous avions parcouru plus de 30 kilomètres. Pour  me  dégourdir  un  peu  les  jambes  et  comme  la  population 
n’était pas encore évacuée, je suis allé dire bonjour à un oncle de Gaby  Peltier*,  Mme  Chirade,  qui  m’a  fort  bien  reçu.  C’était  un vieux  célibataire,  frère  de  Mme  Peltier.  Il m’a  dit que la troupe était  passée toute la nuit et que la situation,  d’après les officiers 
du  génie,  n’était  pas  brillante.  –  

*NDLR  M.  Peltier  était  un instituteur et syndicaliste bien  connu à Reims avant la guerre. Il  avait  un  fils,  Yvan  Peltier,  lui-même  instituteur.  Lui  aussi 
prisonnier de guerre est revenu tuberculeux. Pendant de longs mois passés à son retour en sanatorium, il a étudié le droit pour devenir  avocat.  Installé  à  Perpignan,  il  habitait  Canohès avec sa femme Raymonde Jard, institutrice et originaire de Reims, et leur fille Roseline. –

 Il m’a dit que la troupe était passée toute la nuit et que la situation,  d’après les officiers du génie,  n’était  pas brillante. 

Effectivement,  des  avions  allemands  et  des  « Potez »  français rodaient  à  intervalles  réguliers  et  plusieurs  bombardements étaient  signalés  dans  la  région.  Le  soir  même  du  11  mai,  nous nous  sommes  remis  en  route,  après  plusieurs  ordres  et  contre-ordres  sur  la  route  de  Buzancy  par  Germont  et  nous  l’avons quittée au niveau d’Harricourt. 

Peu de temps  après, sur la  route D6, vers Sommauthes,   le  jour était déjà levé et notre marche était constamment ralentie par des alertes aux avions. A gauche de la route, à hauteur de la cote 290, un « Dornier » venait d’être abattu, ce qui avait eu pour effet de remonter un peu le moral de la troupe. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! 

12 mai 1940 Vers 10 ou 11 heures du matin, nous rentrons dans Sommauthes  en  entendant  de  toutes  parts  le  ronronnement  des avions. Il nous a suffi de lever les yeux au ciel pour découvrir une armada  de  bombardiers  allemands  attaqués,  à haute  altitude,  par 
des chasseurs canadiens, facilement reconnaissables à leurs ailes rayées.  Tout  le  monde  disait :  il  n’y a  pas de  danger  pour nous, c’est une vague qui se dirige vers Paris. Pour échapper au regard des bombardiers, dès notre arrivée dans Sommauthes, nous avions 
reçu  l’ordre  de  longer  les  murs  en  nous  dispersant  le  plus possible. 

J’étais juste en face de la mairie-école, dans un chemin  de terre qui  conduit  au  cimetière,  quand  les  bombes  se  mirent  à  tomber aux  quatre  coins  du  village.  La  terre  et  les  pierres  volaient  en éclats et quelques panaches de fumée s’élevaient droit en l’air, car il n’y avait pas beaucoup de vent. Je ne me sentais pas en sécurité et, profitant  d’une accalmie, je me suis précipité  vers l’extérieur du village. Par une brèche nouvellement faite dans un mur, alors que le sifflement des balles recommençait, je me suis précipité à l’extérieur du pays.  La vague des bombardiers allemands, pressée 
par  la  chasse  canadienne,  amorça  un  large  virage  et  après  avoir lâché  encore  quelques  bombes,  dont plusieurs dans le  cimetière, ce fut le silence. 

Plusieurs maisons et fermes brûlaient, les avions disparurent. Au loin,  j’aperçus  vers  le  nord  et  à  l’est  de  la  fumée  très  noire.  Je voulus  en  connaître  l’origine  et  j’arrivais  sur  la  route  D6,  où  je retrouvais ma compagnie qui se rassemblait tant bien que mal. Là, nous avons fait une assez longue pose et, puisque nous étions sur une hauteur, nous pouvions découvrir le panorama immense  du bois de Saint Pierrement et de la forêt de Dieulet d’où montaient, 
au loin, des panaches de fumée bien fournis. Nous avons pensé que c’était des avions abattus. 

L’après-midi,  petit  à  petit,  nous  avons  repris  notre  marche  en direction  de  La  Besace.  Nous  commencions  à  nous  poser  des questions, d’autant qu’à plusieurs reprises nous avons croisé des

Marocains qui battaient en retraite, avec, chacun, 7 ou 8 chevaux. Au passage, tous nous fîmes des signes peu rassurants. A 4 ou 5 kilomètres de Sommauthes, sur notre droite, nous avons pris une allée  forestière,  remplie  d’ornières mais  où, dans ces bois, nous nous  sentions  en  sécurité.  Seuls  quelques  avions  passaient, presque toujours dans le sens nord-sud et après avoir traversé la D30 par la D4, nous sommes parvenus à l’entrée de Yonck pour passer  une  partie  de  la  nuit  à  la  belle  étoile.  Protégés  par  les sentinelles  de  garde,  sous  nos  couvertures  dans  ces  bois  peu touffus, fatigués, nous avons dormi comme des sourds. 

Le soir même, par une rosée très fournie, nous étions repérés par des   avions   allemands,   qui   lancèrent   quelques   bombes incendiaires  légères.  Les  quelques  foyers  furent  vite  éteints. 
Plusieurs d’entre nous furent légèrement blessés par des éclats de tôle  provenant  des  bombes.  Bien  que  connaissant  un  peu  la région, je ne savais pas au juste où nous étions. Puis, surprise, à quelques kms de là, retentit un coup de sifflet venant de l’est. On a dit que c’était le dernier train parti de Sedan qui se trouvait, à cette  heure  là,  à  hauteur  de  Mouzon.  Tout  de  suite  j’ai  pensé  : « tiens, en voilà un qui veut se faire repérer ». Le calme revenu, 
nous sommes demeurés là une partie de la nuit du 12 au 13, mais je n’en suis plus certain. Cependant, je me rappelle avoir remis le soir   au   vaguemestre   une   lettre   pour   mes   parents,   qui, évidemment, ne leur est jamais parvenue. J’étais loin d’imaginer 
qu’Attigny allait être évacué… 

14 mai 1940 En pleine nuit, je crois, toujours de la rosée jusqu’au cou,  nous  nous  remettons  en  branle.  On  entendait  déjà  des  tirs  l’artillerie, les avions ne cessaient de rôder dans la nuit. Nous tombons  sur le  chemin  de Yonck à Flaba.  En pleine  nuit, nous doublons quelques vieux chars Renault de la guerre 14-18, en  panne  dans  une  montée,  bien  évidemment.  Nous  avons échangé quelques paroles en passant avec ces braves et pauvres basques,  qui,  dans  ce  chemin  encaissé,  allongés  sur  le  dos, essayaient  de  réparer  ces  engins  désuets  à  la  lumière  de  leurs briquets.  De  plus  en  plus,  je  me  posais  certaines  questions  sur cette  drôle  de  guerre  et  notre  devenir.  Au  cours  d’une  pause, circulait  parmi  nous  le  bruit  que  nous  avions  de  la  chance,  car nous  allions  dans  un  village  voisin,  au  PC  d’un  général  pour  y assurer la garde. Bobard d’autant mieux accepté que nous avions tous remarqué  que la deuxième  compagnie  du premier  bataillon ,  composée  d’un  rassemblement  hétéroclite,  n’était  ni 
entraînée  ni  armée  pour  le  combat  qu’aucun  ne  désirait,  sauf quelques  rares  exaltés  qui  ne  se  rendaient  pas  compte  de  notre situation inconfortable et précaire. Pour moi, essayant toujours de prévoir,  je  sentais  nettement  que  nous  n’étions  pas  encadrés convenablement.   La   situation   m’apparaissait   floue,   sans consistance. Cela devait se confirmer quand, après avoir toujours de nuit traversé le hameau de Flaba, nous sommes retombés sur la route D6, qui mène de La Besace à Raucourt. 

Là,  nous  avons  croisé  de  nombreux  militaires  qui  battaient  en retraite, dont encore des Marocains d’une DINA. Nous marchions en direction d’une immense lueur qui, dans la nuit, embrasait le ciel.  La  route  allait  bien  à  marcher  quand,  de  chaque  côté  des collines  boisées,  partirent  dans  notre  direction  de  nombreux coups de fusil isolés. Rapidement des collines apparaissaient dans la nuit des feux follets accompagnés de détonations et la rumeur circulait   que   nous   étions   pris   entre   deux   feux   par   des parachutistes  allemands,  ce  qui détermina  une certaine  panique. 
Les  tirs  cessèrent  rapidement  et,  couchés  à  terre  pour  nous protéger, ce fut une longue pause imposée par les événements : la pagaille  organisée  …  alors  qu’à  l’aube  du  14  mai  nous 
apparaissait la campagne verdoyante comme  elle sait l’être dans les Ardennes à la mi-mai. 

14 mai 1940 au matin L’immense lueur que nous apercevions avec  la  levée  du  jour  s’estompait  et  laissait  place  à  de  vastes panaches de fumée. Vers quatre ou cinq heures du matin, nous repartîmes,  toujours  sur  la  même  route,  à  notre  droite.  En passant, j’ai pu apercevoir dans les feuillages, à dix ou quinze mètres  de  la  route,  une  petite  ferme  « l’Ennemane »*,  où  les circonstances  de  la  journée  devaient  me  ramener.

  • NDLR L’Ennemane  est  un  affluent  de  la  Meuse  qui  naît  sur  les commune de Raucourt et Flaba – 

Un km plus  loin : Raucourt avec,  juste  à  l’entrée  du  village,  à  hauteur  de  la  bifurcation menant par la D27 à Chémery, un énorme entonnoir de 6 à 7 m de diamètre. Le début de la matinée était vraiment frais et je fus bien  heureux  de  me  mettre  à  l’abri  au  fond  de  cet  entonnoir. Compagnie  et  sections  plus  ou  moins  disloquées,  les  avions recommençaient  à  survoler  la  région.  Avec  un  petit  sergent d’origine  italienne,  je  jugeais  bon  d’aller  me  mettre  à  l’abri dans la première maison à gauche, en entrant dans Raucourt. A droite,  une  grande  partie  des  maisons  et  des  granges  était  en flammes : c’était les lueurs que nous apercevions la nuit. Tous les civils étaient évacués. 

Tenaillés  par  la  faim  et  la  soif,  des  soldats  se  trouvaient  déjà dans  cette  maison  et  pillaient  tout  particulièrement  la  cave. Dans  chaque  pièce,  c’était  un  remue ménage,  de  nombreux objets divers jonchaient le sol et je ramassais tout un paquet de feuilles  de  correspondance  qui  portaient  l’en-tête  suivant : Monsieur  Turquin,  industriel  à  Raucourt.  Je  pensais  en  avoir besoin un jour et je les ai traînées plusieurs années en captivité jusqu’à épuisement du stock. Jugeant l’abri peu sûr, surtout en voyant les amas de terre provenant d’une verrière ou véranda, et  comme  j’entendais  à  chaque  instant  les  bombes  tomber  à proximité  du village,  je suis descendu précipitamment  dans le jardin,  le  long  d’un  petit  ruisseau,  afin  de  me  mettre  à  l’abri sous  les  arbres  de  la  rive  droite,  d’où  je  voyais  le  clocher  de l’église.  Les  avions  vers  huit  ou  neuf  heures,  se  faisaient  de  plus en plus menaçants. Tout d’un coup, une bombe ou un obus de gros calibre est tombé dans les parages. 

En même temps que le sifflement, je me suis collé le nez contre terre et j’ai entendu le bruit des éclats dans le feuillage des arbres, sous lesquels je m’étais réfugié. Un avion français, un « Potez », a survolé Raucourt en rase- mottes, du sud au nord, dans un bruit infernal qui m’a remis un peu de baume au cœur. 

Cinq  minutes  environ  se  sont  écoulées  et  les  avions  allemands, comme  à  la  parade,  ont  lancé  un  chapelet  de  bombes  sur Raucourt, derrière l’église : j’ai vu le clocher vaciller. J’ai pensé qu’il allait s’effondrer. Pas du tout, il avait résisté ! Puis, le calme s’est  instauré.  Nous  étions  quatre  ou  cinq  à  surveiller  les alentours.  Une  moto  est  apparue,  assez  loin,  sur  un  chemin  ou une route qui se trouvait au nord-est sur notre gauche, de l’autre côté du ruisseau. Nous l’avons laissée approcher lentement  puis ensemble  chacun  lui  a  envoyé  un  coup  de  fusil.  Etait-ce  un Français  ou  un  Allemand ?  Ce  qui  est  certain,  c’est  qu’il  a  fait demi-tour.  Un  jeune  sous  lieutenant  manifestement  dépassé  par les événements, est venu nous demander d’aller prendre position au  nord,  à  l’entrée  de  Raucourt  vers  Haraucourt.  Là,  un  fusil mitrailleur s’est joint à nous avec très peu de munitions, qui ont servi  malgré  tout  à  faire  rebrousser  chemin  à  un  vélo  ou  à  une moto qui se présentait sur la route. Peu de temps après, un soldat nous a rejoints, porteur d’un simple bout de papier déchiré, nous demandant  de  nous  replier  au  sud  de  Raucourt,  près  de  la roulante. 

Nous n’avions pas été  ravitaillés  depuis notre  départ  de  Yonck. Alors,  demi-tour :  dans  la  rue  principale,  j’ai  pu  apprécier  les dégâts  occasionnés  par  les  bombardements.  Presque  toute  la partie  est  était  en  flammes.  D’énormes  poutres  en  bois  se 
consumaient  lentement.  Pas  une  volaille,  pas  un  chat !  De roulante, point ! Elle était soit disant venue et repartie. A la sortie sud  de  Raucourt,  nous  avons  rejoint  de  nombreux  soldats  qui furent sur le champ rassemblés en compagnie pour reformer cette fois en ordre de marche,  colonne par trois, le premier  bataillon, sous le commandement du Commandant Bernadac.

Je me  suis  toujours  demandé  comment  on  avait  réussi  à rassembler  tous  ces  hommes  et  je  craignais  qu’un  avion  ne vienne nous surprendre. Nous nous sommes mis en route vers le 
sud,  comme  à  la  parade  du  14  juillet.  Il  devait  y  avoir  une compagnie  mitrailleuse  qui nous avait rejoints, car il y avait là des  chevaux  avec  voitures  légères  hippomobiles,  chargées  de munitions. C’était vers 14 ou 15 heures, toujours le 14 mai, et le soleil donnait. Pas un nuage : confiants, nous avons pris la route vers la Besace. Au passage, juste à gauche, à la sortie, j’ai repéré un chemin de terre qui semblait monter. Ce sera le chemin par lequel l’abbé le Pivert s’échappera de l’enfer, mais aussi au bord duquel j’allai, en 1945 après ma captivité,  retrouver les tombes de  ceux  qui  devaient  périr  cet  après-midi  là,  dont  celle  de Pellereau,  le  petit  parisien  qui  connaissait  bien  notre  famille  à Attigny. 

Tout  alla  extrêmement  vite.  Au  départ,  sur  notre  droite,  nous 
étions  protégés, sans le  savoir,  par une haie  bien  fournie, mais 

qui ne menait pas bien loin. Après, nous étions sur notre droite 
bien à découvert. A gauche, c’était la colline couverte de friches 

et de petits bosquets. Dans le fossé de gauche, les fils de la ligne 
téléphonique  étaient  amassés  en  spirales.  Ma  compagnie  était, 

par  ordre,  la  deux  ou  troisième,  quand  subitement,  un  tir  très 
nourri  venant  de  notre  droite  de  l’ouest  donc,  a  blessé  et  tué 
quelques  uns  d’entre  nous,  avant  qu’on  ait  eu  le  réflexe  de  se 
mettre ventre à terre pour se protéger. Les chevaux avaient tous 

été  tués  et  se  trouvaient  les  quatre  fers  en  l’air.  Les  brancards 
des   voitures   hippomobiles   étaient   cassés,   les   munitions 
explosaient  sous  les  rafales  de  plus  en  plus  nourries  des  fusils 
mitrailleurs.  Quelques  uns,  dont  moi,  gagnèrent  en  quelques 

bonds le bas côté gauche de la route et le fossé encombré de fils 
télégraphiques. 

Les places y étaient chères. Tout le monde braillait, se plaignait 
et discutait, quand j’ai vu, à 10 m de moi, près de Ben Danou et 
Sitruk, le commandant Bernadac se lever, demander à un clairon 

de sonner « le cessez le feu ». Je ne saurai jamais comment le