Ici commence le récit écrit par mon père sur quatre cahiers d’écolier à carreaux. Quelques titres et précisions ont été ajoutés pour davantage de clarté.
Repères de temps et de lieux
1939 vacances avec Victor Lamort – NDLR un des collègues de promotion de mon père, également enseignant à Reims – à Naves en Savoie près d’Annecy
23 août 1939 mobilisation générale troisième rappel après 2 ans de service militaire à Stenay au 155 route de Mouzon, Charleville Mézières.
Retour de Naves à Attigny – NDLR où mon père est né en 1914 et où habitent ses parents – Au revoir aux parents. Lendemain départ pour Rethel. Autobus bondé. Centre mobilisateur près de Montmédy. Début de la drôle de guerre.
Ceci se passait à Iré le Sec au sud de Montmédy, sur la R N 47, au milieu de gens inconnus. Le Capitaine tourne autour de moi, me parle souvent, me lâche comme observateur dans une
compagnie.
« LA DRÔLE DE GUERRE »
Vers le 26 août 1939, ma section campe au sud-ouest du fort de Pelosnes derrière un réseau de rails anti-chars et quelques fortins inoccupés. Le PC de la compagnie est à Bazeilles pas à Sedan
mais au sud-est de Montmédy près de Othe, à la limite de la Meuse et à l’extrême nord de la Meurthe et Moselle.
Souvent, visite d’officiers inconnus. Conversations sur ma vie civile, sur mes origines. Je pense que je ne resterai pas là longtemps. Il fait beau en ce mois de septembre 1939. Le ravitaillement et le vaguemestre viennent régulièrement de Bazeilles ou Othe. Brouillard, les nuits sont fraîches. Un soir, arrive à notre droite un régiment du centre, le 102 ou le 103. Ma section est à l’extrême limite du secteur fortifié de Montmédy, voisine immédiate du secteur de Longuyon. D’où nous sommes, on descend dans un bois lieu-dit « le Fays » et on tombe sur la route.
18 septembre 1939 Départ : on suit la frontière belge et la voie ferrée Montmédy Longuyon Luxembourg. Nous sommes juste en face de la poche de Torgny, village belge. Le dimanche, certains vont acheter des cigarettes et boire de la bière belge à Torgny, qui est là tout près. Les Belges sont heureux et rassurés par la présence des Français. De temps en temps, je descendais au PC de la compagnie, avide de potins. Un jeune lieutenant était souvent là et engageait volontiers la conversation. Je crois me souvenir que c’était un instituteur de l’Aisne. et c’est par lui que j’ai appris que l’infirmerie du premier bataillon, en face du PC de
la compagnie, était dirigée par le docteur Balteaux de Charleville, marié à Lucette Poncelet, une voisine d’Attigny un peu plus jeune que moi, fille du notaire de cette époque et petite fille des Lesure, qui demeuraient en face de l’hôtel de Lorraine*. –
*NDLR Cet hôtel était tenu par mes grands-parents et portait ce nom parce que mon grand-père était né à Neufchâteau dans cette région. –
Octobre 1939 On était à la fin de l’automne, l’hiver approchait avec la boue, le froid. Dans la sape, ce n’était pas le confort. De fil en aiguille, au moment où sur radio Stuttgart Ferdonnet, le Français de la radio allemande, nous sortait nos quatre vérités, j’ai été muté à l’infirmerie. D’observateur, je suis devenu correspondant du Deuxième Bureau avec, comme supérieur, un lieutenant à qui je devais transmettre le moindre renseignement recueilli auprès des malades. Là, les potins ne manquaient pas. Je couchais dans une chambre, seul, près de l’église, à droite en regardant l’infirmerie.
Hiver 39-40 L’hiver était venu. Un matin, dans mon lit, je me suis réveillé tout couvert de givre. Il faisait très froid : dans les bois, les chevaux des artilleurs tombaient comme des mouches et mouraient. Inutile de dire que tous les gars des positions cherchaient en grand nombre à faire un séjour au chaud à l’infirmerie. Il s’ensuivait des disputes, des injures.
Un matin, alors que j’étais dans le long couloir central de l’infirmerie, un gars armé m’a mis en joue sans que je sache pourquoi. Très rapidement, je suis rentré dans une pièce latérale pour me protéger. Du poste de police, des hommes de garde ont été alertés et mon gaillard a été emmené je ne sais où, on a dit à Stenay.
J’étais en bons termes avec un pasteur protestant, caporal infirmier, un parisien au secrétariat (le caporal Destouches je crois) puis le docteur Balteaux, un homme qui n’avait pas froid aux yeux, toujours sous pression et qui voulait « casser du
boche »*.
* NDLR Un des noms donné par les Français aux Allemands –
Plus tard, il se fera remarquer dans la résistance ardennaise. S’il n’aimait pas les boches, il aimait bien les chevreuils. Aussi, dès que la neige est apparue, plusieurs fois avec l’ambulance, on partait d’Etain, où il y avait un centre médical plus important, sans jamais y parvenir. Car le docteur Balteaux m’emmenait dans les bois du grand Failly et posait des collets. C’est ainsi que plusieurs chevreuils sont passés dans les casseroles du mess. Balteaux faisait venir sa femme, Lucette Poncelet, qui arrivait dans une voiture élégante à deux places, décapotable mais toujours d’un blanc immaculé. Un jour, lors d’une visite surprise, le Commandant est tombé sur cet engin, qui, à ses yeux attirerait les avions observateurs allemands. Il s’en est suivi une très vive altercation entre Balteaux et le vieux Commandant, que le docteur considérait comme un minus. Cependant, la voiture blanche n’est plus revenue, mais le docteur, vindicatif, a juré de se venger …
Vous pouvez juger de l’atmosphère, alors que des avions inconnus, sans signe distinctif, survolaient les positions, tandis que des avions inconnus, sans signe distinctif, survolaient les positions, tandis que les braves pioupious* recevaient à plusieurs reprises l’ordre de ne tirer sur aucun avion.
* NDLR Signifie jeune soldat,terme employé pendant la guerre de 1914 –
Toutefois un « Curtiss » de Reims, livré par les Américains, disait-on, avait abattu à proximité un « Dornier » allemand dont j’avais pu recueillir un petit morceau de toile, ramené par le docteur Balteaux, qui voulait tuer tous les occupants. Mais c’était là bien peu de chose.
Mars-avril 1940 étaient arrivés, le petit lieutenant ne venait plus aux renseignements et du jour au lendemain, de même que plusieurs autres, j’ai reçu mon livret matricule, ce qui était
formellement interdit, avec ordre de gagner immédiatement la caserne Chanzy à Stenay. J’y ai lu et appris des appréciations fausses et mensongères sur mon compte*.
*NDLR Il semble qu’à cette époque, les instituteurs passaient souvent pour communistes –
10 mars 1940 Quelques jours après, j’étais affecté au 246 RI à Sedan. Puis, je ne sais plus exactement comment j’ai du avoir une permission pour Attigny et de là, j’ai rejoint une compagnie du 247 RI stationnée à Coulommes près d’Attigny. Drôle de guerre avec une permission pour travaux agricoles* !
*NDLR mes grand- parents n’étaient pas agriculteurs mais tenaient l’hôtel de Lorraine sur la place à Attigny. –
9 mai 1940 Quelqu’un est venu me prévenir de rejoindre ma compagnie à Coulommes. On sentait qu’il se passait quelque chose.
10 mai 1940 De bonne heure, sur la route d’Attigny à Coulommes, alors que des avions volaient à haute altitude, j’ai assisté au bombardement rapide du petit terrain d’aviation situé sur la route de Saulces-Champenoises, à droite, en sortant d’Attigny. Il me semble aussi me souvenir que je logeais chez un agriculteur de Coulommes M. Toussaint.
L’après-midi, ma sœur Suzanne* et Papa sont venus me dire au revoir et, dans la soirée, c’était le départ pour la grande inconnue** En nous méfiant du moindre avion, nous avons traversé
Chardeny,
*NDLR âgée de 19 ans –
**NDLR Il ne reverra plus les siens avant avril 1945, 5 ans, quasiment jour pour jour
Quilly, Grivry, Vrizy, Vandy. Il faisait à peine jour à Vandy et j’ai appris par une paysanne que la DINA, Division d’Infanterie nord Africaine, la division de William Kacenelen* de Nancy, était
partie le matin du 10 mai à la première alerte. –
*NDLR William Kacenelen était le fils d’une voisine de la grand-mère de mon
père, Odile Liéval, qui habitait rue du Vieil Aitre à ancy. Mon père y allait passer ses vacances d’adolescent et William était un de ses camarades.
Puis, ce fut la traversée de nuit de Ballay, Toges, la RN 47 qui après la forêt, devait amener au petit jour bataillon et compagnie, étirés sur plusieurs kilomètres, fourbus, à Boult aux Bois.
11 mai 1940 J’ai dormi dans la paille toute la matinée et une partie de l’après-midi. Avec tout le barda, durant la nuit, sans entraînement, nous avions parcouru plus de 30 kilomètres. Pour me dégourdir un peu les jambes et comme la population
n’était pas encore évacuée, je suis allé dire bonjour à un oncle de Gaby Peltier*, Mme Chirade, qui m’a fort bien reçu. C’était un vieux célibataire, frère de Mme Peltier. Il m’a dit que la troupe était passée toute la nuit et que la situation, d’après les officiers
du génie, n’était pas brillante. –
*NDLR M. Peltier était un instituteur et syndicaliste bien connu à Reims avant la guerre. Il avait un fils, Yvan Peltier, lui-même instituteur. Lui aussi
prisonnier de guerre est revenu tuberculeux. Pendant de longs mois passés à son retour en sanatorium, il a étudié le droit pour devenir avocat. Installé à Perpignan, il habitait Canohès avec sa femme Raymonde Jard, institutrice et originaire de Reims, et leur fille Roseline. –
Il m’a dit que la troupe était passée toute la nuit et que la situation, d’après les officiers du génie, n’était pas brillante.
Effectivement, des avions allemands et des « Potez » français rodaient à intervalles réguliers et plusieurs bombardements étaient signalés dans la région. Le soir même du 11 mai, nous nous sommes remis en route, après plusieurs ordres et contre-ordres sur la route de Buzancy par Germont et nous l’avons quittée au niveau d’Harricourt.
Peu de temps après, sur la route D6, vers Sommauthes, le jour était déjà levé et notre marche était constamment ralentie par des alertes aux avions. A gauche de la route, à hauteur de la cote 290, un « Dornier » venait d’être abattu, ce qui avait eu pour effet de remonter un peu le moral de la troupe. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !
12 mai 1940 Vers 10 ou 11 heures du matin, nous rentrons dans Sommauthes en entendant de toutes parts le ronronnement des avions. Il nous a suffi de lever les yeux au ciel pour découvrir une armada de bombardiers allemands attaqués, à haute altitude, par
des chasseurs canadiens, facilement reconnaissables à leurs ailes rayées. Tout le monde disait : il n’y a pas de danger pour nous, c’est une vague qui se dirige vers Paris. Pour échapper au regard des bombardiers, dès notre arrivée dans Sommauthes, nous avions
reçu l’ordre de longer les murs en nous dispersant le plus possible.
J’étais juste en face de la mairie-école, dans un chemin de terre qui conduit au cimetière, quand les bombes se mirent à tomber aux quatre coins du village. La terre et les pierres volaient en éclats et quelques panaches de fumée s’élevaient droit en l’air, car il n’y avait pas beaucoup de vent. Je ne me sentais pas en sécurité et, profitant d’une accalmie, je me suis précipité vers l’extérieur du village. Par une brèche nouvellement faite dans un mur, alors que le sifflement des balles recommençait, je me suis précipité à l’extérieur du pays. La vague des bombardiers allemands, pressée
par la chasse canadienne, amorça un large virage et après avoir lâché encore quelques bombes, dont plusieurs dans le cimetière, ce fut le silence.
Plusieurs maisons et fermes brûlaient, les avions disparurent. Au loin, j’aperçus vers le nord et à l’est de la fumée très noire. Je voulus en connaître l’origine et j’arrivais sur la route D6, où je retrouvais ma compagnie qui se rassemblait tant bien que mal. Là, nous avons fait une assez longue pose et, puisque nous étions sur une hauteur, nous pouvions découvrir le panorama immense du bois de Saint Pierrement et de la forêt de Dieulet d’où montaient,
au loin, des panaches de fumée bien fournis. Nous avons pensé que c’était des avions abattus.
L’après-midi, petit à petit, nous avons repris notre marche en direction de La Besace. Nous commencions à nous poser des questions, d’autant qu’à plusieurs reprises nous avons croisé des
Marocains qui battaient en retraite, avec, chacun, 7 ou 8 chevaux. Au passage, tous nous fîmes des signes peu rassurants. A 4 ou 5 kilomètres de Sommauthes, sur notre droite, nous avons pris une allée forestière, remplie d’ornières mais où, dans ces bois, nous nous sentions en sécurité. Seuls quelques avions passaient, presque toujours dans le sens nord-sud et après avoir traversé la D30 par la D4, nous sommes parvenus à l’entrée de Yonck pour passer une partie de la nuit à la belle étoile. Protégés par les sentinelles de garde, sous nos couvertures dans ces bois peu touffus, fatigués, nous avons dormi comme des sourds.
Le soir même, par une rosée très fournie, nous étions repérés par des avions allemands, qui lancèrent quelques bombes incendiaires légères. Les quelques foyers furent vite éteints.
Plusieurs d’entre nous furent légèrement blessés par des éclats de tôle provenant des bombes. Bien que connaissant un peu la région, je ne savais pas au juste où nous étions. Puis, surprise, à quelques kms de là, retentit un coup de sifflet venant de l’est. On a dit que c’était le dernier train parti de Sedan qui se trouvait, à cette heure là, à hauteur de Mouzon. Tout de suite j’ai pensé : « tiens, en voilà un qui veut se faire repérer ». Le calme revenu,
nous sommes demeurés là une partie de la nuit du 12 au 13, mais je n’en suis plus certain. Cependant, je me rappelle avoir remis le soir au vaguemestre une lettre pour mes parents, qui, évidemment, ne leur est jamais parvenue. J’étais loin d’imaginer
qu’Attigny allait être évacué…
14 mai 1940 En pleine nuit, je crois, toujours de la rosée jusqu’au cou, nous nous remettons en branle. On entendait déjà des tirs l’artillerie, les avions ne cessaient de rôder dans la nuit. Nous tombons sur le chemin de Yonck à Flaba. En pleine nuit, nous doublons quelques vieux chars Renault de la guerre 14-18, en panne dans une montée, bien évidemment. Nous avons échangé quelques paroles en passant avec ces braves et pauvres basques, qui, dans ce chemin encaissé, allongés sur le dos, essayaient de réparer ces engins désuets à la lumière de leurs briquets. De plus en plus, je me posais certaines questions sur cette drôle de guerre et notre devenir. Au cours d’une pause, circulait parmi nous le bruit que nous avions de la chance, car nous allions dans un village voisin, au PC d’un général pour y assurer la garde. Bobard d’autant mieux accepté que nous avions tous remarqué que la deuxième compagnie du premier bataillon , composée d’un rassemblement hétéroclite, n’était ni
entraînée ni armée pour le combat qu’aucun ne désirait, sauf quelques rares exaltés qui ne se rendaient pas compte de notre situation inconfortable et précaire. Pour moi, essayant toujours de prévoir, je sentais nettement que nous n’étions pas encadrés convenablement. La situation m’apparaissait floue, sans consistance. Cela devait se confirmer quand, après avoir toujours de nuit traversé le hameau de Flaba, nous sommes retombés sur la route D6, qui mène de La Besace à Raucourt.
Là, nous avons croisé de nombreux militaires qui battaient en retraite, dont encore des Marocains d’une DINA. Nous marchions en direction d’une immense lueur qui, dans la nuit, embrasait le ciel. La route allait bien à marcher quand, de chaque côté des collines boisées, partirent dans notre direction de nombreux coups de fusil isolés. Rapidement des collines apparaissaient dans la nuit des feux follets accompagnés de détonations et la rumeur circulait que nous étions pris entre deux feux par des parachutistes allemands, ce qui détermina une certaine panique.
Les tirs cessèrent rapidement et, couchés à terre pour nous protéger, ce fut une longue pause imposée par les événements : la pagaille organisée … alors qu’à l’aube du 14 mai nous
apparaissait la campagne verdoyante comme elle sait l’être dans les Ardennes à la mi-mai.
14 mai 1940 au matin L’immense lueur que nous apercevions avec la levée du jour s’estompait et laissait place à de vastes panaches de fumée. Vers quatre ou cinq heures du matin, nous repartîmes, toujours sur la même route, à notre droite. En passant, j’ai pu apercevoir dans les feuillages, à dix ou quinze mètres de la route, une petite ferme « l’Ennemane »*, où les circonstances de la journée devaient me ramener.
- NDLR L’Ennemane est un affluent de la Meuse qui naît sur les commune de Raucourt et Flaba –
Un km plus loin : Raucourt avec, juste à l’entrée du village, à hauteur de la bifurcation menant par la D27 à Chémery, un énorme entonnoir de 6 à 7 m de diamètre. Le début de la matinée était vraiment frais et je fus bien heureux de me mettre à l’abri au fond de cet entonnoir. Compagnie et sections plus ou moins disloquées, les avions recommençaient à survoler la région. Avec un petit sergent d’origine italienne, je jugeais bon d’aller me mettre à l’abri dans la première maison à gauche, en entrant dans Raucourt. A droite, une grande partie des maisons et des granges était en flammes : c’était les lueurs que nous apercevions la nuit. Tous les civils étaient évacués.
Tenaillés par la faim et la soif, des soldats se trouvaient déjà dans cette maison et pillaient tout particulièrement la cave. Dans chaque pièce, c’était un remue ménage, de nombreux objets divers jonchaient le sol et je ramassais tout un paquet de feuilles de correspondance qui portaient l’en-tête suivant : Monsieur Turquin, industriel à Raucourt. Je pensais en avoir besoin un jour et je les ai traînées plusieurs années en captivité jusqu’à épuisement du stock. Jugeant l’abri peu sûr, surtout en voyant les amas de terre provenant d’une verrière ou véranda, et comme j’entendais à chaque instant les bombes tomber à proximité du village, je suis descendu précipitamment dans le jardin, le long d’un petit ruisseau, afin de me mettre à l’abri sous les arbres de la rive droite, d’où je voyais le clocher de l’église. Les avions vers huit ou neuf heures, se faisaient de plus en plus menaçants. Tout d’un coup, une bombe ou un obus de gros calibre est tombé dans les parages.
En même temps que le sifflement, je me suis collé le nez contre terre et j’ai entendu le bruit des éclats dans le feuillage des arbres, sous lesquels je m’étais réfugié. Un avion français, un « Potez », a survolé Raucourt en rase- mottes, du sud au nord, dans un bruit infernal qui m’a remis un peu de baume au cœur.
Cinq minutes environ se sont écoulées et les avions allemands, comme à la parade, ont lancé un chapelet de bombes sur Raucourt, derrière l’église : j’ai vu le clocher vaciller. J’ai pensé qu’il allait s’effondrer. Pas du tout, il avait résisté ! Puis, le calme s’est instauré. Nous étions quatre ou cinq à surveiller les alentours. Une moto est apparue, assez loin, sur un chemin ou une route qui se trouvait au nord-est sur notre gauche, de l’autre côté du ruisseau. Nous l’avons laissée approcher lentement puis ensemble chacun lui a envoyé un coup de fusil. Etait-ce un Français ou un Allemand ? Ce qui est certain, c’est qu’il a fait demi-tour. Un jeune sous lieutenant manifestement dépassé par les événements, est venu nous demander d’aller prendre position au nord, à l’entrée de Raucourt vers Haraucourt. Là, un fusil mitrailleur s’est joint à nous avec très peu de munitions, qui ont servi malgré tout à faire rebrousser chemin à un vélo ou à une moto qui se présentait sur la route. Peu de temps après, un soldat nous a rejoints, porteur d’un simple bout de papier déchiré, nous demandant de nous replier au sud de Raucourt, près de la roulante.
Nous n’avions pas été ravitaillés depuis notre départ de Yonck. Alors, demi-tour : dans la rue principale, j’ai pu apprécier les dégâts occasionnés par les bombardements. Presque toute la partie est était en flammes. D’énormes poutres en bois se
consumaient lentement. Pas une volaille, pas un chat ! De roulante, point ! Elle était soit disant venue et repartie. A la sortie sud de Raucourt, nous avons rejoint de nombreux soldats qui furent sur le champ rassemblés en compagnie pour reformer cette fois en ordre de marche, colonne par trois, le premier bataillon, sous le commandement du Commandant Bernadac.
Je me suis toujours demandé comment on avait réussi à rassembler tous ces hommes et je craignais qu’un avion ne vienne nous surprendre. Nous nous sommes mis en route vers le
sud, comme à la parade du 14 juillet. Il devait y avoir une compagnie mitrailleuse qui nous avait rejoints, car il y avait là des chevaux avec voitures légères hippomobiles, chargées de munitions. C’était vers 14 ou 15 heures, toujours le 14 mai, et le soleil donnait. Pas un nuage : confiants, nous avons pris la route vers la Besace. Au passage, juste à gauche, à la sortie, j’ai repéré un chemin de terre qui semblait monter. Ce sera le chemin par lequel l’abbé le Pivert s’échappera de l’enfer, mais aussi au bord duquel j’allai, en 1945 après ma captivité, retrouver les tombes de ceux qui devaient périr cet après-midi là, dont celle de Pellereau, le petit parisien qui connaissait bien notre famille à Attigny.
Tout alla extrêmement vite. Au départ, sur notre droite, nous
étions protégés, sans le savoir, par une haie bien fournie, mais
qui ne menait pas bien loin. Après, nous étions sur notre droite
bien à découvert. A gauche, c’était la colline couverte de friches
et de petits bosquets. Dans le fossé de gauche, les fils de la ligne
téléphonique étaient amassés en spirales. Ma compagnie était,
par ordre, la deux ou troisième, quand subitement, un tir très
nourri venant de notre droite de l’ouest donc, a blessé et tué
quelques uns d’entre nous, avant qu’on ait eu le réflexe de se
mettre ventre à terre pour se protéger. Les chevaux avaient tous
été tués et se trouvaient les quatre fers en l’air. Les brancards
des voitures hippomobiles étaient cassés, les munitions
explosaient sous les rafales de plus en plus nourries des fusils
mitrailleurs. Quelques uns, dont moi, gagnèrent en quelques
bonds le bas côté gauche de la route et le fossé encombré de fils
télégraphiques.
Les places y étaient chères. Tout le monde braillait, se plaignait
et discutait, quand j’ai vu, à 10 m de moi, près de Ben Danou et
Sitruk, le commandant Bernadac se lever, demander à un clairon
de sonner « le cessez le feu ». Je ne saurai jamais comment le