Premier camp, stalag Hohenheim

En russe orientale Stalag IB 20 mai 1940

Tout le monde courait, comme un troupeau de montons qui débarquent. Danou stupéfait, fatigué, estomaqué par une telle réception, est resté quelque peu sur place et s’est fait botter les fesses par un adjudant, un colosse de deux mètres au moins. J’ai eu peur pour Danou, que nous avons attendu en ralentissant dans la colonne qui s’étirait vers le nord semble-t-il. Puis est apparu au loin le monument du Tannenberg, dédié au maréchal Hindenbourg. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. De nombreux et grands baraquement étaient édifiés à proximité. Nous pensions qu’ils étaient utilisé par les anciens combattants venus là à chaque commémoration de la victoire des Allemands sur les Russes. Puis la colonne s’engouffra dans un véritable camp de concentration, divisé en blocs, séparés par des murs de barbelés, et entouré par des miradors d’où l’on distinguait, en haut de chacun d’eux, une mitrailleuse.

Dans chaque baraquement, il y avai à un mètre et deux mètres de hauteur, des planches horizontales qui, recouvertes de paille de seigle, allaient nous servir de lit. Il y avait deux grandes allées centrales, assez larges qui débouchaient sur une seule porte à chaque extrémité du baraquement. Dehors, lors de notre arrivée, oncentration , divisé en blocs, séparés par des murs de barbelés et par des miradors, d’où l’on distinguait, en haut de chacun d’eux, une mitrailleuse.
nous avions remarqué quelques vieux juifs à la barbe effilée qui leur descendait jusqu’aux genous, la veste longue et le chapeau caractéristique en forme de calotte.

Tout de suite, nous nous sommes allongés pour nous reposer et je constatais qu’il y avait, dans tout le baraquement, une énorme et anormale quantité de poussière. Attirés par un chant d’église, de nombreux Français et Belges sortirent et de rendirent compte que ces gens, des civils, étaient en train de chanter la messe du soir, tous dehors dans un bloc voisin du notre et qui n’était séparé de nous que par un chemin de terre bordé de nombreux barbelés.

Le service religieux terminé, nous avons pu constater que ce groupe était formé de jeunes gens, en grande majorité, de très belles femmes revêtues de costumes et de robes bariolées. Les sentinelles de garde passaient régulièrement sur les chemins de ronde qui séparaient les blocs. Dès leur passage, ces civils nous lançaient par dessus les clôtures des morceaux de pain qu’on se disputait. Mais souvent partagés, ils étaient les bienvenus. Bientôt, des paroles furent échangées. C’est ainsi que nous avons appris que ces civils étaient des déportés politiques. La plupart étaient des jeunes journalistes qui parlaient un français très correct. Plusieurs lancèrent leur nom : ils étaient presque tous originaires de Varsovie.

Comme une grosse canalisation formée de larges tuyaux de ciment traversait le chemin de ronde, plusieurs Polonaises ne tardèrent pas à utiliser ce mini tunnel pour nous faire parvenir des cailloux enrobés de papiers. C’est ainsi que s’échangèrent des informations et des potins sur le conflit en cours. C’était risqué et si les gardes l’avaient voulu, il leur eût été facile de découvrir le manège qui, au demeurant, ne me semblait ni compromettant ni dangereux.

Dans les baraquements interminables, se constituèrent des groupes destinés à recevoir les boules de pain qui contenaient encore pas mal de son et de la margarine. Des feuillées, défiant toutes les règles d’hygiène, avaient été creusées à découvert et on pouvait, au fond, découvrir le blanc de la chaux. Comme il n’y avait qu’un seul point d’eau sous forme de robinet, il y avait aux heures d’ouverture des queues interminables.

Les Noirs, des Sénégalais, avaient été dirigés vers un autre bloc, à côté du nôtre. Ils restèrent là une quinzaine de jours. Le des Sénégalais, avaient été dirigés vers un autre bloc qui se trouvai à proximité du nôtre. Ils restèrent là une quinzaine de jours et le bruit courait que le climat de Prusse orientale ne leur convenant pas, ils avaient été dirigés à nouveau vers la France. Beaucoup de ces pauvres gens y laissèrent leur peau, car affamés et ne disposant que d’un mince filet d’eau, cela déclenchait des bagarres. Pour les disperser, partaient chaque fois des miradors des rafales de mitrailleuses qui en laissaient toujours quelques uns sur le terrain. A chaque rafale, nous nous précipitions dans nos baraquements et invariablement, on voyait passer la charrette bâchée qui transportait les cadavres vers le haut du camp*. Les Allemands considéraient les Noirs comme des bêtes et, surtout, les craignaient. Il n’y avait que vingt deux ans que la grande guerre 14-18 était terminée et « les couper cabèche » étaient encore dans toutes les mémoires.

* NDLR Cette description correspond tout à fait au plan du camp trouvé sur un site anglais.

Les jours s’écoulaient sans nouvelles. Nous avions plusieurs fois par jour des rassemblements au cours desquels les sentinelles nous comptaient et surtout nous recomptaient car, bien souvent, elles n’étaient pas d’accord. Le reste du temps, nous le passions sur la paille afin d’économiser nos forces. Certains parlaient de leur famille, montraient des photos des leurs, racontaient leurs combats ou la manière très souvent singulière dont ils avaient été faits prisonniers. Des cohortes entières de prisonniers arrivaient chaque jour, porteuses de bobards qui nous parvenaient colportés le plus souvent par les volontaires des corvées.
Il ne manquait pas d’amateurs pour ces corvées, toujours dans l’espoir de s’approcher des cuisines roulantes. Une scène m’est particulièrement restée en mémoire. C’était, quelques jours après notre arrivée au camp, la première distribution de soupe chaude ! Les cuisines se trouvaient au bout d’un espace libre, une sorte de grande place au rectangle, de 20 mètres sur 200.

Ce boulevard aboutissait, légèrement en pente, aux cuisines, mais, pour y parvenir, à quelques mètres d’elles, il y avait une des Sénégalais, avaient été dirigés vers un autre bloc qui se trouvait à proximité du nôtre. Ils restèrent là une quinzaine de jours, le bruit courait que le climat de Prusse orientale ne leur convenant pas, ils avaient été dirigés à nouveau vers la France. Beaucoup de ces pauvres gens y laissèrent leur peau, car affamés et ne disposant que d’un mince filet d’eau. Cela déclenchait des bagarres. Pour les disperser, partaient chaque fois des miradors des rafales de mitraillettes qui en laissaient toujours quelques uns sur le terrain. A chaque rafale, nous nous précipitions dans nos baraquements et invariablement nous voyions passer la charrette bâchée qui transportait les cadavres vers le haut du camp. Les Allemands considéraient les noirs comme des bêtes, les détestaient et, surtout, les craignaient. Il n’y avait que 22 ans que la grande guerre était terminée et les « couper cabèche » étaient encore dans toutes les mémoires. Les jours s’écoulaient sans nouvelles. Nous avions plusieurs fois par jour des rassemblements au cours desquels les sentinelles nous comptaient et surtout nous recomptaient car, bien souvent, elles n’étaient pas d’accord. Le rests du temps, nous le passions allongés sur la paille afin d’économiser nos forces. Certains parlaient de leur famille, montraient les photos des leurs, racontaient leurs combats ou la manière très souvent singulière dont ils avaient été faits prisonniers. Des cohortes entières de prisonniers arrivaient chaque jour, porteuses de de bobards qui nous parvenaient colportés, le plus souvent par les volontaires des corvées.
Il ne manquait pas d’amateurs pour ces corvées, toujours dans l’espoir de s’approcher des cuisines roulantes. Une scène m’est particulièrement restées en mémoire. C’était quelques jours après notre arrivée au camp, la première distribution de soupe chaude ! Les cuisines se trouvaient au bout d’un espace libre, une sorte de grande place au rectangle, de 20 mètres sur 200 environ. Ce boulevard aboutissait , légèrement en pente, aux cuisines, mais, pour y parvenir, à quelques mètres d’elles, il y avait une douzaine de petits couloirs le long desquels se trouvait un Allemand, employé à la cuisine, la louche à la main.

En quittant nos baraquements, on nous avait dit : « repérez bien vos blocs et munissez vous d’un récipient pour emporter votre part de soupe ». Comme beaucoup n’avait plus leur gamelle, ce fut dans la baraque, la chasse aux récipients de toute sortes ! Et sous les « los ! schnell ! » des sentinelles* nous nous acheminions vers le haut du « boulevard » parmi cette cohue. Certains n’avaient aucun récipient, pensant, sans doute, utiliser celui du copain. Là, pour organiser le départ vers les cuisines, gesticulait un « Feldwebel**» la schlague à la main, tentant avec ses quelques gardes, d’organiser des lignes de douze. Il fallait faire vite, tout le monde braillait, gesticulait et, au coup de sifflet, les douze qui étaient parfois dix ou quatorze, devaient courir vers les petits couloirs des cuisines. Avec les Français, rien d’étonnant que ce soit la pagaille dans de telles circonstances, surtout quand on ne parle pas la même langue. A l’arrivée près des couloirs, deux féroces « Feldwebel » schlaguaient les prisonniers pour essayer de régulariser le passage dans les petits couloirs. Toujours « schnell schnell los » car la vague suivante, aussi indisciplinée que les précédentes, arrivait sur nos talons. Après avoir reçu la louche de brouet clair, poursuivis par d’autres gardes, il nous fallait regagner en courant, sans trébucher, nos blocs. Si bien que les gamelles arrivaient à moitié vides. Quelle pagaille, quelle déception et je ne parle pas des resquilleurs qui privaient les derniers de leur portion. Je m’en suis bien tiré, mais je n’y suis plus jamais retourné, jugeant que le jeu n’en valait pas la chandelle.

*NDLR Exécution ! Vite !
**NDLR Adjudant

Les jours suivants, Sitruk, toujours volontaire pour aller travailler aux cuisines, nous rapportait souvent un petit supplément de nourriture sans que nous cherchions à savoir comment il se l’était procuré. Puis, « un beau matin », rassemblement avec tout ce que nous possédions, les poux y compris !

Que se passait-il ? Les civils polonais nous avaient quittés, à notre grand regret d’ailleurs. Peut-être allions-nous, à notre tour, déménager ? Nous sommes montés vers le haut du camp pour passer à peu de distance de notre parc-bloc dans un autre parc bloc, sans baraquement, mais au milieu duquel s’érigeait un unique bâtiment, qui semblait abriter toute une machinerie avec une cheminée de cinq ou six mètres de haut. Rangés colonnes par trois, nous attendions, quand apparurent sur la dalle précédant l’immeuble, quatre Français : trois armés d’une tondeuse et le quatrième muni d’un balai avec pelles et sac de récupération.

La tonte des moutons commença, la quatrième homme courait après les cheveux déplacés par le vent. Puis il fallut nous déshabiller, pendre toutes nos affaires à un crochet qui pouvait rouler sur un rail surélevé. D’un côté, notre barda roulait vers une chambre de désinfection d’où nous parvenait déjà, depuis un certain temps, une odeur de formol et, d’un autre côté, nous fûmes précipités vers des douches collectives qui fonctionnaient par intermittence. Tout mouillé, sans pouvoir s’essuyer, il nous fallait difficilement récupérer notre barda, parfumé au formol, en le cherchant parmi bien d’autres, puis les yeux larmoyants, s’habiller rapidement, pressés par les gardes qui aboyaient afin d’essayer de mettre un terme à cette nouvelle pagaille. La matinée passée, nous avons retrouvé les poux qui avaient le bonheur d’être restés dans la paille de notre litière. Durant toute ma captivité, je suis resté insensible aux poux, mais par contre les puces furent l’ennemi numéro un.

Juin 1940 Un après-midi, alors qu’il faisait très beau temps, c’était à peu près dans la deuxième décade de juin 1940, nous fîmes la queue pour nous faire immatriculer. On devait décliner son identité, âge, dernier régiment, lieu où on avait été pris et notre religion, ce qui n’arrangeait guère Ben Danou et Sitruck, car tous deux étaient juifs et en avaient nettement l’allure. e reçus une plaque en métal à porter au cou, avec les mentions « 1280 stalag 1B ». – Pour Danou4040 et Sitruk, je dus, comme eux, mentir et déclarer qu’ils avaient la religion catholique, ce qui étonna bien vivement les deux scribouillards de service. Pressés par le temps, ils n’insistèrent pas. Puis, le crâne rasé, avec la plaquette autour du cou, nous avons été photographiés, la tête et le buste. Je n’ai jamais vu ces photos durant toute ma captivité.
Il y avait tellement de bouches à nourrir que les rations s’amenuisaient de jour en jour et il nous fallut bien partir travailler. Avec mes deux camarades* nous nous efforcions de demeurer ensemble. C’est ainsi que nous avons abouti avec cinq ou six autres, chez un hobereau de Prusse orientale, un nommé Aloys Wasserzier, qui vivait là, au milieu d’un immense domaine, avec sa sœur et son vieil oncle, un pasteur. Dès notre arrivée, « Kaffeetrink** » et nous avons été enfermés à une dizaine dans une seule pièce, porte et lucarne protégés par des barreaux et des barbelés. Nous avions des lits superposés, pas de lumière et nous disposions d’un seau. Quelques rondes le soir et durant la nuit, puis de très bonne heure le matin, « aufstehen*** »

*NDLR Ben Danou et Sitruk
**NDLR Distribution d’une tasse de café

***NDLR debout

Après un petit déjeuner servi par la sœur, toujours accompagnée par la sentinelle, nous sommes allés rejoindre dans la cour une dizaine de civils, femmes, enfants et trois ou quatre vieux paysans mal habillés, anciens combattants de 14-18, portant sur eux une attitude d’esclave. Ils demeuraient dans leur chaumière, entourée d’un petit jardin, à deux ou trois cent mètres de là, alors que les maîtres habitaient dans une vaste demeure surmontée d’un clocheton, du haut duquel Aloys Wasserzier, à l’aide de ses jumelles, surveillait ses esclaves.
Civils et prisonniers gagnèrent les immenses champs de seigle : la
moisson commençait. Les paysans étaient moins bien traités que nous, qui étions accompagnés par la sentinelle. Tout ce petit monde n’osait tourner la tête, ne parlait pas, pas question de fumer : les civils auraient été dénoncés par la sentinelle qui, par contre, avait du mal à nous contenir. La scène était comique et forçait rires et commentaires, ce qui semblait réjouir les civils.

Un vieux s’appelait Joseph, un autre Stobinsky que l’on entendait parfois grogner. Arrivés à pied d’œuvre, il fallut nous apprendre à travailler. Les quatre vieux, à l’aide d’une faux, attaquèrent le champ et, derrière eux, nous devions ramasser le seigle aligné, en faire des bottes et apprendre à les lier avec un lien de paille de seigle préparé par les femmes, qui, par ailleurs, devaient avec les enfants, couper les gerbes tout en réparant notre travail mal fait. Aucun de nous, en effet, n’était cultivateur et nous nous rendîmes compte, rapidement, que le maladroit et fluet ben Danou ne pourrait pas suivre. La sentinelle le harcelait constamment et, à plusieurs reprises, je ma suis demandé ce qui allait se passer avec Sitruk, qui, l’air farouche, montrait et faisait grincer ses dents d’une blancheur peu commune.
Le soir, nous rentrions fourbus et nous dormions d’une seule traite. Cependant, une nuit, des bruits insolites parvinrent à nous réveiller. Bruits de barre de fer de la porte qui tombèrent dès les cadenas ouverts, bruits de bottes et coups de crosse et surtout, dans la nuit silencieuse, les vociférations de quatre ou cinq Allemands, civils et militaires qui s’acharnaient sur deux ombres précipitées sans ménagement dans notre cellule.

Quel drôle d’effet dans la nuit noire ! Quand la porte fut de nouveau verrouillée, nous essayâmes, tous bien éveillés, de réaliser ce qui s’était passé. Ces deux ombres, ne sachant pas où elles avaient atterri, commencèrent à bouger et, dans le noir, à heurter chaussures et lits. Assis sur sa paillasse, chacun posait des questions pour essayer d’éclaircir le mystère, mais en vain. Rapidement, nous comprîmes qu’il s’agissait, comme nous, de prisonniers mais allez donc comprendre leur langage ! Nous leur offrîmes quelques bouchées de pain, mises de côté lors de repas à la ferme. Ce n’est qu’au petit jour que nous vîmes ces deux créatures, vêtues de kaki, mais hélas le visage bosselé et ensanglanté. Il s’agissait, nous l’avons appris par les civils, de deux prisonniers de guerre polonais évadés, qui avaient été vus et pris dans la forêt voisine la nuit par le hobereau qui en était très <Problème !! Véronique>

chassait le gros gibier du haut des miradors installés dans la forêt près des principaux points d’eau.
Quelques jours plus tard, la pluie apparut et chacun reçut un grand sac de jute qui était destiné à nous protéger le dos et la tête sous forme de capuchon. Et c’est ainsi que, sous la pluie, civils et prisonniers partirent un beau matin pour planter les choux d’hiver. Une charrue traçait un sillon dans le sol sablonneux et, dès son passage, nous avions, sur une longueur de dix à vingt mètres, notre secteur à planter sous l’œil vigilant de la sentinelle. Elle marmonnait toujours dans le dos de Danou, qui arrivait difficilement à planter le secteur qui lui était affecté. La charrue revenait toujours trop vite et, pour éviter tout incident désagréable à l’égard de Danou, nous le prenions entre nous Sitruk et moi, pour l’aider à chaque extrémité de son secteur. Le soir, nous avions mal aux reins et heureusement qu’il ne pleuvait pas trop.

Si le temps s’améliorait, alors c’était la récolte de pommes de
terre. Toujours selon le même principe, la machine projetait les pommes de terre sur le terrain très sableux et, avant que la machine ne repasse pour un prochain tour, il nous fallait ramasser, dans des paniers d’osier, chacun notre surface. Danou était toujours entre nous deux, Sitruk et moi. La sentinelle avait rapidement découvert le manège qui nous permettait d’aider Danou, mais ce qu’elle ne voyait pas, c’est que certaines pommes de terre étaient de nouveau enterrées par nos coups de talon répétés. La récolte principale terminée, on fier et heureux de nous montrer à quoi aboutissaient les tentatives d’évasion. Il faut dire que, chaque nuit, ce hobereau chassait le gros gibier du haut des miradors installés dans la forêt, près des principaux points d’eau.

La récolte principale terminée, on passait une herse destinée à faire réapparaître les pommes de terre encore enterrées. Nous les ramassions en pensant que nous avions gagné un peu de temps sur l’ennemi, ce qui ne nous empêchait pas une nouvelle fois de jouer du talon.
Les gelées blanches étaient arrivées, les jours diminuaient, le travail aussi. On nous emmenait au bois et, là, protégés par la orêt, les civils allemands nous parlaient davantage. Ils nous montraient les pages de journaux qui enveloppaient leur casse- croûte. C’est vraiment à partir de cet automne 1940 que nous avons cru que la France avait perdu la guerre.

Notre équipe allait se disloquer : Sitruk partit dans une petite ferme voisine. La femmes du paysan était seule et il nous faisait savoir qu’il était le roi. Peu de temps après, Danou et Sitruk, nord africains, partirent comme volontaires pour une armée du levant favorable aux Allemands. C’est ainsi qu’il rentrèrent en France et, comme le projet n’eût pas de suite, ils furent libérés.

Nous étions rentrés au camp. Très mal nourri, je demandais à partir en « Kommando ». L’hiver était arrivé, nous étions entassés dans une vieille maison située au milieu du village et ravitaillés, il fallait voir comment, par l’armée allemande. On venait nous chercher à la demande. C’est ainsi que j’ai creusé des silos dans lesquels on enfouissait des blocs de glace pour l’été suivant. La neige tombait en abondance et nous rentrions le soir du « Kommando » trempés comme des soupes. De la mère de Danou, j’avais reçu mon premier colis d’Algérie, avec vêtements chauds, chaussettes de laine qui tombèrent bien à point, puis une bonne paire de moufles en peau de mouton que j’ai failli faire brûler en les séchant le soir près d’un feu. J’ai quand même ramené ces moufles en France à la Libération.

C’est là que j’ai vu des tempêtes de neige avec des tourbillons qui nous aveuglaient alors que nous rentrions. Les traîneaux qui sillonnaient la campagne à travers champs, avaient remplacé les carrioles des paysans. Par des températures de moins trente degrés, les soldats allemands manoeuvraient dans plusieurs mètres de neige : nous les regardions avec un sourire en coin. La troupe arrivait de plus en plus nombreuse et on sentait que les Allemands et les Russes n’étaient plus d’accord.

Durant les derniers mois d’hiver, nous avons été employés à déblayer, sur cinq ou six kms, une chaussée principale encaissée et qui était recouverte, disparue sous la neige. Cette voie devait être dégagée pour laisser passer de l’artillerie lourde. Quand nous avions atteint le dernier km, il fallait recommence à dégager le début. Tous les deux ou trois cent mètres, dans les parois de neige qui atteignaient trois ou quatre mètres, nous creusions de véritables couloirs sous la neige avec, au bout, une petite pièce où nous allions faire nos besoins. Nous creusions également de petites pièces que nous utilisions pour nous mettre à l’abri du froid et des tempêtes de neige, véritables bourrasques de neige qui n’incitaient pas à l’évasion. La frontière russe n’était pas très loin et les Allemands nous racontaient toujours que les évadés étaient maltraités par les Russes.
Un matin, arrivent des camions de l’armée allemande et on demande des volontaires pour aller pêcher dans un lac gelé à quelques km de là. La surprise était grande, d’autant que la glace était épaisse de 70 à 80 centimètres. Arrivé sur place, je me demandais bien comment on allait procéder : il y avait des filets, des cordes, des pioches, des pelles et un treuil. L’étang avait, en gros, une forme ovale. A chaque extrémité, il fallut creuser, dans la glace, une ouverture de deux mètres sur trois environ, la première destinée à passer le filet au départ sous la glace, la seconde de mêmes dimensions, servirait à sortir le filet avec les poissons. Pour tirer sous la glace l’énorme filet, il fallait creuser tout autour du lac, de cinq mètres en cinq mètres, des trous destinés à passer sous la glace une corde de chaque côté, ces deux cordes latérales étant tirées par un treuil. Le filet draguait donc, lentement, pour venir se refermer, chargé de plusieurs tonnes de poissons, vers le trou de sortie. La pêche était mirobolante et la soupe du lendemain sentait le poisson.
Certains d’entre nous ne mettaient pas beaucoup d’ardeur au travail et les Allemands procédèrent à un tri des prisonniers selon leur profession : d’un côté les travailleurs manuels, de l’autre les « intellectuels » inaptes au travail manuel, comme les professeurs, les instituteurs, les notaires, les prêtres, les employés de bureau …

Les jours devenaient de plus en plus longs, mais la température demeurait toujours en dessous de zéro. Un soir, vers vingt deux heures, on rassemble dehors, par un froid de canard, les inaptes au travail. Chaussée de sabots de bois, la petite colonne se mit en route, destination inconnue, chacun avec son barda, sur la neige gelée et par un magnifique clair de lune. Heureusement, j’avais les moufles de Madame Danou. La colonne s’étira de plus en plus, sur ce chemin glacé et glissant, nous avions beaucoup de mal à garder l’équilibre. Et c’est ainsi que nous avons parcouru de dix à quinze kms. En nous aidant les uns les autres, nous atteignîmes, fourbus et gelés, un bâtiment isolé, sans lumière autre que celle de la lune et nous découvrîmes bientôt qu’il s’agissait d’une gare. Afin de se mettre à l’abri du vent et du froid, ce fut la ruée pour monter dans quelques wagons de marchandise qui, rattachés au petit jour à un train poussif, nous emmenèrent à la gare d’Allenstein. Là, dans un petit « Kommando » où il y avait déjà d’autres « intellectuels », nous passions notre temps, entre les multiples rassemblements, à nous épouiller, mais heureux d’être là, car les Allemands nous rappelaient sans cesse que nous allions rentrer en France, rien de moins.

Au cours des conversations, c’est là en bavardant avec un prêtre, que nous avons pu recouper et tant soit peu éclaircir, la fusillade qui s’était déroulée le 14 mai 1940 sur la route de Raucourt à Flaba en passant par la ferme de l’Ennemane.

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