Les lettres et les cartes qui suivent ont été écrites par mon père à ma mère.
1940 | 1941 | 1942 | 1943 | 1944 | 1945 |
1940
Le 13 février 1940
…. Je suis en marche vers Réville sous Bois (Meuse)*. où nous descendons au repos.
Il fait très froid. ….
*NDLR à trente km de Verdun
Robert Liéval
Le 10 avril 1940
…. Je suis désolé et j’ai le moral bien bas. Je viens de changer de régiment pour venir dans l’infanterie de ligne. Décidément, cette guerre ne m’apporte rien de propre.
Robert Liéval
Le 15 avril 1940
…. J’ai, depuis mon arrivée dans ce régiment, un cafard fou auquel j’ai bien du mal à résister, d’autant plus que je suis arrivé ici pour souffrir comme jamais je n’ai souffert, physiquement et moralement entre° ….
°NDLR les mots écrits à cet endroit ont été lavés, effacés par la censure, l’enveloppe portant la mention imprimée par un timbre en caoutchouc « OUVERT par l’autorité militaire »
et vendredi nous nous mettions en marche en tenue de campagne. Pour faire trente km nous sommes partis à huit heures du soir pour arriver à quatre heures du matin à ….° Nous avons fait le parcours par une pluie glaciale et des chemins impossibles. …. Samedi, j’ai dormi toute la journée pour récupérer. Le soir, nous devions repartir pour un étape de dix km qui devait nous mener à ….°
–
Là , j’ai passé le dimanche tout courbaturé. Je pensais rester là
quelques jours, mais voilà que subitement nous repartions le soir pour une étape de vingt deux km pour arriver ce matin à ….° à dix km de chez mes parents. Demain, nous n’avons que quatre km à parcourir. Tu vois que pour ma première marche je n’ai pas été épargné, mais j’ai été surpris de pouvoir résister. Tu sais, c’est bien difficile sans camarade et je crois que je n’en aurai pas beaucoup parmi ces types. Aussi, j’ai toujours l’idée de partir dans l’aviation. Je vais faire une demande le 5 mai, mais je voudrais qu’elle soit appuyée, afin qu’elle ne soit pas condamnée à être arrêtée au Commandant ou au Colonel. Est-ce que, par l’intermédiaire de ton père, tu ne pourrais pas me rendre ce service ?* Je voudrais que ma demande soit aspirée par le Ministère de l’air. Ma demande, en qualité d’élève pilote, sera faite pour le 5 mai. Si ma demande suit son cours normal et que ma visite médicale soit satisfaisante, je commencerai mes cours pour le mois de juillet**. ….
°NDLR mots lavés
*NDLR mon grand-père maternel le Général Albert Charité, à ce moment là à la retraite et habitant avec ma grand-mère Marguerite à Châtillon sur Seine où il est né.
**NDLR Cette lettre porte également, à la fin, près de la signature, les mots suivants écrits au crayon « veuillez prévenir votre correspondant à être plus discret, ou nous serions obligés d’appliquer les sanctions prévues. »
Robert Liéval
Le 5 mai 1940
…. Je serais le plus heureux des soldats, puisque tous les jours je reviens chez mes parents : je me retrouve parmi eux, alors que je pourrais être si loin. J’en ai même délaissé ma demande d’affectation dans l’armée de l’air, il est vrai que j’attends ta réponse à ce sujet. ….
Robert Liéval
NDLR mon père est resté sans pouvoir écrire à ses proches pendant 5 mois.
Le 20 octobre 1940
…. La mort a bien voulu m’épargner et depuis mi-mai, je suis prisonnier en Allemagne. Bien portant, je le suis encore, mais je crains l’hiver, car je n’ai que des vêtements d’été. De France, je n’ai pas de nouvelles. Que sont devenus mes parents ? Mes amis ? Le cafard me prend souvent à la pensée des bons moments passés en France, mais je garde espoir. ….
Robert Liéval
Le 27 novembre 1940
…. Reçu la lettre du 24 novembre : quelle joie ! Suis toujours en bonne santé, un peu maigri . Ai des nouvelles de mes parents … Le cafard commence à me prendre. Parle-t-on de notre retour ? Ce séjour prolongé me pèse. J’ai hâte de revoir la France. Suis en Prusse orientale. Merci à Maria pour son petit mot*. ….
*NDLR Maria Moreigne, une collègue institutrice de maman, originaire de la Creuse qui vivait à cette époque à Reims puis ensuite à Paris rue d’Alleray.
Robert Liéval
Le 21 décembre 1940
…. Grande joie, au reçu carte du 10 novembre , récris de suite. Bien portant, n’ose dépeindre ma vie actuelle. Par ce froid de Sibérie, ai le cafard. …. N’espère pas rentrer bientôt. Ai nouvelle et colis avec lainages de mes parents. Le contenu des lettres est maigre. Tu comprendras ma réserve dans mes deux premières cartes. Écris-moi souvent, régulièrement. ….
Robert Liéval
Le 30 décembre 1940
…. Reçois ta carte du 27 novembre, à l’instant. Espère que ta santé s’est améliorée. Suis toujours bien portant, viens de faire un stage de huit jours à l’infirmerie. Nous avons ici plus de moins 25. Beaucoup de bruits circulent au sujet de notre libération, mais je ne pense pas être rapatrié pour le printemps. Le moral s’en trouve atteint. ….
Robert Liéval
1941
Le 2 mars 1941
…. Ta carte du 7 janvier est la dernière correspondance reçue de France, la dernière lettre de mes parents est du 3 janvier. Beaucoup de camarades sont dans mon cas et nous commençons à nous inquiéter. Que se passe-t-il donc en France ? Ai reçu des colis avec des friandises : viennent-elles de toi ? Tes lettres me sont d’un grand réconfort et je les attends avec impatience. Je n’ai pas pu t’écrire pour le 27 janvier. Espérons que l’an prochain je serai rentré en France, maintenant, je ne pense pas rentrer avant le mois d’octobre. Je suis toujours en bonne santé, j’ai supporté, assez bien, les grands froids. La neige fond, mais le soleil est toujours bien pâle. Es-tu toujours souffrante ? Refais-tu classe ? Quoi de neuf boulevard Pommery ? * Qui a ma classe ? Jusqu’ici, je n’ai rien reçu des collègues. Que sait-on de notre retour ? …. Je travaille chez des particuliers, un jour chez l’un, chez l’autre, nous sommes dix camarades dans ce cas. Au mois de mai dernier, j’ai pu sauver ton stylo mine avec lequel j’écris , ainsi que ta timbale. …
*NDLR c’est le nom du groupe scolaire où mes parents ont enseigné, avant et après la guerre
Robert Liéval
Le 6 avril 1941
…. J’ai quitté, sans en être navré, la Prusse pour le Hanovre, où je suis beaucoup mieux. Tu recevras beaucoup moins de correspondance. Es-tu, comme moi, en parfaite santé ? Quand penses-tu me voir rue Marlot ?*. ….
*NDLR ma mère habitait à cette adresse, au 9 et mes parents et moi y avons habité jusqu’en 1951
Robert Liéval
Le 27 avril 1941
…. Toujours sans nouvelles de toi, j’en suis très affecté, bien que je commence à m’endurcir. (mon caractère s’est peut-être un peu aigri, espérons que le retour en France remettra tout en place) Tu m’écris, je le sais, mais avec ce triple changement de camp, les lettres ne suivent pas. De mes parents, je suis également sans rien recevoir, cependant, avant hier, j’ai reçu d’eux un colis. Un de ces jours, je me propose de t’envoyer une étiquette pour colis, je pense sûrement répondre à l’un de tes désirs. Tu pourras m’envoyer des friandises, de préférence, car, ici, j’ai de quoi manger. Tu sais sans doute, si tu as reçu ma dernière carte du 6 avril, que, depuis fin mars, je suis chez un brave fermier du Hanovre. Rien de comparable à la Prusse. Lorsque j’ai quitté cette province, sans aucun regret, j’ai eu un moment le faible espoir d’être dirigé vers la France. Hélas ! Le principal est que je sois bien portant. Je suis légèrement fatigué, c’est que la journée est longue, de six heures et demie du matin à huit heures et demie du soir. Je regrette les petites journées de Pommery ! Le mois prochain, il y aura déjà un an que je suis prisonnier, triste anniversaire ! ….
Robert Liéval
Le 1er juin 1941
…. Depuis le 7 janvier, je n’ai reçu que ta lettre du 18 mars le 26 mai. T’ai écrit le 27 avril, le 6 avril, le 2 mars. Rien de Dufflot*. De mes parents, deux lettres le 26 mai, les autres ne me sont pas parvenues. T’ai envoyé étiquette colis le 25 mai. Te souhaite meilleure santé. Suis bien portant, chez un bon cultivateur, avec un prof de dessin de Paris**. Moral bon : chaque jour on parle de retour. Amitiés à Maria. ….
*NDLR Un collègue de Pommery
**NDLR Monsieur Clairet, je pense.
Robert Liéval
Le 22 juin 1941
…. Tu peux croire à ma parfaite santé. Ce séjour à la campagne serait acceptable, si ce n’était cette pénible séparation. Ne t’inquiète pas : où je me trouve, je suis bien. Demain , je commence la fenaison. … Bien des choses à Maria. ….
Robert Liéval
Le 27 juillet 1941
…. Avec quelle joie j’ai ouvert ton précieux colis, reçu le 22 juillet, en très bon état, au complet. …. Les gâteaux secs (délicieux), les confitures (sont-elles de toi ?) Peux-tu avoir du chocolat facilement ? …. Je ne voudrais pas que cela te prive. …. Tu es en vacances je suppose ; loin de toi, je fais la moisson, travail pénible, certes, mais que je supporte assez bien. Le paysan, chez lequel je suis, n’abuse pas de moi et cela rend ma captivité moins pénible. J’ai souvent des heures de cafard, mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans ces moments, j’essaie bien de me persuader. Hélas, combien cet éloignement me pèse ! As-tu espoir en un proche avenir meilleur ? Jusqu’ici, as-tu souffert de ces temps de crise ? Selon mes parents, ce serait supportable. En est-il de même pour vous à la ville ? Est- ce qu’il y a du nouveau dans la corporation ? A mon grand regret, je suis obligé d’en rester là*. Que ta santé soit bonne, passe de bonnes vacances. Amitiés à Maria. ….-
*NDLR sans doute faute de place sur la lettre réglementaire
Robert Liéval
Le 5 octobre 1941
…. Octobre entamé, j’ai perdu tout espoir de retour pour cette année ! Bientôt le cafardeux hiver!espère que tes vacances se sont bien passées. Où es-tu allée ? Mademoiselle Maria est-elle de retour à Reims aussi ? N’y a-t-il pas du nouveau dans la corporation à Pommery ? Qui est inspecteur primaire ? Te souhaite de passer l’hiver en bonne santé. … .
Robert Liéval
Le 2 novembre 1941
…. Toujours en bonne santé. Attends avec impatience la réponse à ma lettre du 24 août. Je t’ai envoyé aussi une carte le 5 octobre. Je ne sais quoi penser ! Es-tu de nouveau malade ? As-tu quelques nouvelles de mes parents ? Quant à moi, compte passer l’hiver ici. Le travail s’est bien ralenti, la neige est apparue. Que deviennent les collègues de Pommery ? ….
Robert Liéval
Le 9 novembre 1941
Hier soir, je recevais ta carte du 17 octobre, très heureux, car depuis quelques semaines, moi aussi sans nouvelles. Le 29 août, je t’ai écrit une lettre et tu me réponds avec une carte réponse du 28 août : il y a erreur, ou tu n’as pas reçu ma lettre, ou tu m’as envoyé la carte réponse d’un autre prisonnier correspondant avec toi*.
Bref, le moral n’est pas grand, le principal est que je ne suis pas sans nouvelles de toi. Mes parents ont été, comme toi, un moment sans nouvelles. Cela ne m’étonne pas : un trou s’est produit dans mon courrier fin août et septembre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus rien, je vous sais tous en bonne santé. Dans les conditions actuelles, c’est déjà beaucoup. Bien que je ne connaisse pas ton amie du Loiret, sa mort m’a causé surprise et peine, je sais que pour toi c’était une véritable amie. Est-ce que son mari est aussi prisonnier ?**. Comme j’ai dû t’en parler il y a quelques mois, je te fais parvenir aujourd’hui une étiquette colis. Quelques friandises, un ou deux livres et ce sera mon Noël ! …. ne connais-tu rien sur notre retour ? Chaque fois, j’éprouve le besoin de poser cette question. Pourtant, je sais que si tu connaissais quelque chose … ! Quand irai-je te surprendre rue Marlot ?*** Qui sait ? Espérons! ….
*NDLR Commentaire de ma mère en marge « ce n’est pas possible ».
*NDLR Oui, son mari, Roger Rouineau, était bien prisonnier, et elle est morte empoisonnée par des champignons. D’autres membres de la famille ont été intoxiqués, comme la grand-mère. Son mari a été libéré à la fin de la guerre et tenait un garage. Deux petites filles sont restées orphelines, la plus âgée prénommée Romaine.
***NDLR L’adresse de maman à Reims.
Robert Liéval
Le 21 décembre 1941
…. Le 18, ta lettre et ta carte du 20 novembre. Heureuse surprise ce jour là, pour moi qui était sans lettre. (Une fois de pus, un peu de « baume au coeur ») J’ai reçu le contenu des paquets que tu as envoyés à mes parents. Bien des fois merci. Suis dans l’impossibilité de t’envoyer une photo maintenant. Je n’ai pas eu beaucoup de photos à ma disposition, mais je ne désespère pas. Je ne t’ai pas oubliée. Je me porte bien. Amitiés à Mademoiselle Maria. ….
Robert Liéval
1942
Le 25 janvier 1942
…. Sur ta carte du 4 janvier, que j’ai reçue hier, mon courrier te semble rare et irrégulier. Je tiens à m’en excuser, mais réfléchis et tu verras bien combien je disposais de cartes et lettres pour la Noël et le Nouvel an. J’ai bien reçu jusqu’ici les colis de mes parents, mais je n’y ai pas trouvé de photo : j’ai d’ailleurs demandé à mes parents comment cela se faisait. Je ne désespère d’ailleurs pas de recevoir quelque chose ces jours-ci. Des étiquettes, je t’en ferai parvenir une le premier dimanche de février. Tous les correspondants que j’ai m’en réclament : avec deux par mois, je ne peux satisfaire tout le monde. Merci beaucoup pour le colis que tu m’as envoyé le 8 janvier, je vais l’avoir dans quelques jours. Merci également pour tes bons vœux, quant au retour, je n’y compte encore pas pour cette année. Je serai donc encor bien longtemps seul et je pourrai méditer. …
Robert Liéval
Le 15 février 1942
…. As-tu reçu ma carte du 25 J. je n’ai pas encore reçu ta photo. Ma mère me l’a envoyée avec tes livres. J’attends le colis cette semaine. J’ai fait un cadre à ton intention. Ma mère te considère comme une de mes meilleures amies. Que t’écrit-elle ? Ma santé bonne. Moral celui de tous le PG*.On rêve ! On parle du passé … Je n’ai pas de calendrier. J’ai peut-être fait des oublis. M’en excuse. …
*NDLR Prisonniers de Guerre
Robert Liéval
Le 8 mars 1942
…. J’ai reçu ta dernière lettre le 28/2/42 et ton dernier colis. Il m’a très bien plu. Merci beaucoup. Surtout, ne te prive pas. Les gâteaux secs : délicieux, les friandises me font énormément plaisir, je n’ai pas encore goûté aux poires. Mais, ce qui m’a le plus touché, ce sont les photos, tant celles de mes parents que la tienne. Une chose est regrettable : le cadre est trop petit et maintenant le temps me manque. J’ai, depuis Noël, confectionné deux bagues . Comme tous les prisonniers, je travaille ; à la fin du mois, il y aura un an que je suis chez le même cultivateur. Te dire ce que j’y fais, je vais te donner mon emploi du temps pour la journée d’aujourd’hui dimanche. Pour sept heures, je quitte le camp et arrive un quart d’heure après chez le cultivateur. Je donne à manger aux bêtes, déjeune puis, jusque midi, vais déblayer la route couverte de neige. Après avoir déjeuné – quoi ? Des pommes de terre – et sucé un de tes bonbons, je reviens au camp où la distribution des colis, des conserves m’attendent. J’en ai pour jusque 4 heures et je mange, cette fois, un peu de cuisine française qu’un Parisien me prépare. Je repars, ensuite, donner à manger aux bêtes jusque sept heures . Je prends mon pain du soir et reviens au camp pour t’écrire. Dans quelques minutes, je me couche. Ma lettre est courte. ….
Robert Liéval
Le 22 mars 1942
…. Merci pour les nouvelles que tu me donnes de ma mère. Je suis content lorsque d’autres personnes qu’elle me disent qu’elle est en bonne santé, car je sais que si elle était malade, elle hésiterait à me le dire. (c’est un peu comme toi!) …. je ne serai même pas encore près de toi pour le 23 avril, cette date m’est revenue à la mémoire*. Que ce jour soit pour toi une fête, ma pensée sera auprès e toi. Peut-être l’an prochain y serai-je en personne. …. je n’ai toujours pas de photo ! Excuse moi, je t’assure que je fais mon possible. Ne désespère pas, mais je voudrais que tu puisses te rendre compte de la mine que j’ai eu cet hiver, j’étais vraiment endurci. J’ai, par tous les temps, travaillé des journées entières à l’intérieur. Rien ne m’a épouvanté, seule cette longue séparation me pèse. Te souviens-tu d’un certain pressentiment que j’avais eu près de toi lors de ma seconde permission ? T’ai-je dit que je serai longtemps sans revenir ? Hélas ! Ce n’était que trop vrai !. …
*NDLR : date de l’anniversaire de ma mère.
Robert Liéval
Le 12 avril 1942
…. Tu dois t’impatienter et croire que je t’oublie. Non. Cependant, je ne t’ai pas écrit depuis le 21 mars. ( Tu dois savoir que nous ne touchons ni lettre ni carte le dernier dimanche d’un mois qui en a cinq.) Pâques fut bien triste pour moi. Je me suis reposé le vendredi saint, Pâques et son lundi, mais cette semaine nous l’avons repayé. Les premières journées de bon temps m’ont paru très pénibles. D’habitude 5h1/2 lever, 6h départ pour la ferme d’où je ne reviens qu’à 8h du soir. Ma journée terminée, je pousse un « ouf » et le lendemain, ça recommence. Comment veux-tu qu’à ce tarif là ma pauvre carcasse ne cède pas le peu de graisse qu’elle a difficilement récupéré cet hiver ! Je regrette de ne pas pouvoir me faire photographier. Malgré tout, le moral reste assez bon, surtout lorsque je reçois une lettre ou un colis de toi. J’ai ton colis de février : il est arrivé dans un triste état, le pot de confiture s’étant renversé. Ceci n’a rien retiré à ma joie, je crains toujours de te priver et j’espère qu’il n’en est rien . Les livres que tu m’as envoyés sont à la censure et pas encore revenus. Je souhaite avoir bientôt ta réponse. J’ai un camarade instituteur à Vienne la Ville, qui est rentré*. A quand mon tour ? Rien de neuf dans l’enseignement ? Joyeux anniversaire ! ….
*NDLR André Robert
Robert Liéval
Le 26 avril 1942
*NDLR Cinq ans jour pour jour avant ma naissance !
…. Ta dernière carte m’est parvenue le 21 mars et j’ai trouvé, ce mois-ci, le temps bien long : fatigué par le travail, pas de changement dans la situation, pas de lettre! Le mois d’avril n’est pas très souriant pour moi. La saint Robert, je me prépare à la passer dans les champs, seul, retiré du monde. J’aurai bien des choses à faire pour rattraper le temps perdu, lorsque je rentrerai. Certains moments, je crois que ce beau jour n’arrivera pas. On prend patience, patience, mais on arrive à désespérer. Combien de fois a-t-on l’impression d’être abandonné, si ce n’était la famille et les vrais amis ! Je viens d’interrompre ma lettre pour aller travailler et prendre mon repas chez le paysan : il est huit heures. J’ai tes colis des mois de janvier et février : merci beaucoup.
Dans le prochain paquet que tu me destineras, joins quelques cigarettes ou tabac. Fumer est un défaut que l’on pardonne à un prisonnier ! Sans cela, je suis toujours en bonne santé. Je me suis trouvé maigri ces jours-ci, je n’en fais pas cas. Pour les photos, j’attends toujours : c’est long ! Bien des choses ne dépendent pas de notre volonté ici. ….
Robert Liéval
Le 10 mai 1942
…. Très heureux que tu aies passé un congé épatant. Les moments de vacance sont les périodes les plus terribles de ma captivité : je ne peux oublier qu’un jour j’ai eu des vacances. Les grandes vacances me passent encore cette année devant le nez ! J’espérais toujours être rapatrié comme sanitaire, mais l’OKW ne pense pas vite à moi. Aurais-tu quelques tuyaux à me donner à ce sujet ? Si seulement je pouvais rentrer pour cet été. Après quelques jours passés chez mes parents pour me retaper, je fonce, c’est le mot, chez toi ! … Est-ce le 28 mai la sainte Germaine ? Bonne fête ! N’écris que sur les lignes.
*NDLR Allusion est faite ici à la mention en allemand et en français figurant sur chaque feuille de papier de format 11 cm par 15 cm, remise aux prisonniers pour écrire leur courrier : « Cette page est réservée aux prisonniers de guerre ! N’écrire que sur les lignes et lisiblement ! »
Robert Liéval
Le 14 mai 1942
…. J’ai eu ta lettre du 13 mai ces jours-ci. Je désespérais et pensais qu’elle était restée à la censure, car ils sont très sévères. Il est interdit d’écrire entre les lignes et dans la marge ainsi que d’user d’abréviations. Ta dernière lettre m’est arrivée avec quantité de traits bleus et un dernier avertissement. Cependant, le moral redevient bon. J’espère pour cette année ; peut-être n’est-ce qu’une illusion, comme j’en ai tant eu ! …. Il m’arrive très souvent de m’apercevoir que j’ai vingt huit ans ! …. Bientôt les grandes vacances, la rentrée nous apportera peut-être chose nouvelle. Ne me le cache pas, car c’est devenu une habitude de ne pas dire la vérité aux prisonniers. ….
Robert Liéval
Le 12 juillet 1942
…. Quand tu recevras cette lettre, tu seras en vacances : profites- en ! Ne pense pas trop à ton prisonnier, ses troisièmes grandes vacances se passeront à la campagne, comme ses premières. Souhaitons que, l’an prochain, je pourrai en profiter. La santé est bonne, le moral est meilleur et le travail moins pénible. Les foins se sont bien passés, je n’ai pas peiné, attendu le peu de foin qu’il y avait cette année. J’ai des nouvelles de mes parents : j’ai la nette impression qu’elle se fait de la bile*. As-tu des nouvelles de chez moi ? Que dit ma mère ? Sur toutes les photos, je lui trouve un si triste visage, qui me fait une peine infinie. C’est ce qui me pèse le plus dans ma captivité et je ne puis me raisonner : certains jours, j’ai l’impression de devenir fou ! Et je ne suis pas le seul. Enfin , les jours passent, j’espère malgré tout en voir bientôt la fin, j’ai de bonnes nouvelles de mes parents à ce sujet ! Espérons, espérons, je ne fais que cela. Mon anniversaire – le trois juillet – me fut plus agréable que la saint Robert : mes patrons m’ont réservé une petite surprise ce jour-là et ils sont toujours gentils avec moi, ce qui est appréciable. ….
*NDLR Il s’agit sans doute de ma grand-mère
Robert Liéval
Le 26 juillet 1942
…. Tu as été un certain temps sans recevoir de mes nouvelles, en particulier en mai et juin. Je t’ai écrit le 10 mai, en même temps qu’à mes parents. Je n’ai, à ce jour, aucune réponse à des deux lettres et je ne compte plus en avoir. Ensuite, il y a eu des évasions et la correspondance a été suspendue. Puis, on nous apprend bien qu’un wagon contenant lettres et paquets destinés aux PG* a été détruit par la R.A.F**. nous jouons vraiment de malchance ; je te promets qu’à l’avenir tu auras de mes nouvelles deux fois par mois, ainsi , ce ne sera pas trop long ! Malgré tout, je suis en parfaite santé, j’ai grossi ; j’ai repris ce que le printemps m ‘avait enlevé. (Je regrette il est strictement interdit de se faire photographier!) Comment se passent tes vacances ? Es-tu allée chez tes parents ? Tu ne m’en parles pas. Ta mère est-elle toujours malade, ton père toujours aussi brave homme ?*** D’après lui, quand la guerre se terminera-t-elle ?* Je crois que nous devrons malheureusement passer cet hiver dans la même situation. Une déception de plus ! As-tu des nouvelles d’Attigny ?**** Que deviennent les collègues de Pommery ?***** ….
*NDLR Prisonniers de guerre
**NDLR la « royal air force »
***NDLR Mon grand-père était un Général à la retraite qui avait combattu pendant la guerre de 1914.
****NDLR là, ou habitent les parents de mon père
*****NDLR Nom du Boulevard où se situe l’école où mon père a enseigné avant et après le guerre.
Robert Liéval
Le 23 août 1942
…. J’ai tes lettres du 29 juin et du 30 juillet et ton colis du 16 juillet : merci beaucoup. J’ai l’impression que tu te prives pour m’envoyer de si copieux colis par ces temps de restrictions. Je t’écris irrégulièrement, malgré mes promesses, souvent, cela m’est matériellement impossible. Quelles idées noires te forges-tu ? Comme toi, je crois que mon retour est bien précaire. J’ai demandé pour passer mon caducée au camp, mais rien n’est organisé en ce sens. …. Passe de bonnes vacances et attendons l’avenir ! C’est ce que je fais dans la mesure du possible. Malgré tout, certains jours, je suis cafardeux. Quel est le prisonnier qui ne l’a pas encore été ? Ma santé est bonne. J’ai toujours beaucoup de travail. Je suis en pleine moisson et c’est pénible. Si tu me voyais, déguisé en paysan allemand, tu en rirais ! ….
Robert Liéval
Le 10 octobre 1942
…. Hier, ta lettre du 11 septembre m’a redonné le moral qu’un prisonnier doit avoir. Aussi, ai-je fait une provision de courage qui m’aidera à passer l’hiver, que j’entrevois bien triste. … maintenant, espérons que mon retour ne tardera pas. …. deux ans et demi, c’est vraiment trop long pour nous qui sommes, par le fait, innocents. ….
Le 13 octobre 1942
…. Parmi les camarades, trois viennent d’apprendre que leur femme avait un enfant de plus ! Cela a occasionné des troubles mentaux à l’un d’entre eux qui, par la suite en est mort. Crois-tu que cela ne puisse avoir des répercussions sur le moral d’un prisonnier ? …. Nous ne connaissons que bien peu ce qui peut se passer en France, mais nous l’imaginons peut-être trop facilement. … Depuis trois semaines, le travail nous est retombé sur les bras : c’est très pénible pour moi. …
Robert Liéval
Le 28 octobre 1942
…. Je suis remaigri, ce qui prouve que le superflu que je prends
durant certaines saisons, est d’une valeur bien médiocre. Cependant, je suis devenu plus robuste, surtout depuis cet hiver. Je regrette, une fois de plus, de ne pouvoir t’envoyer une photo. Tu auras peut-être le plaisir de me revoir. Aujourd’hui même on a demandé par téléphone le nom des sanitaires. Qu’en penser ?
Quoi espérer ? Je n’en sais rien ! Mais, au fond de moi-même, j’attends, je patiente, sans grand espoir. Personnellement, je ne pense pas qu’un coup de théâtre puisse nous ramener cet hiver. Tu as passé un mois d’août bien monotone ! Atten m’écrit aussi que les vacances de maintenant sont toute autre chose. ….
Robert Liéval
Le 2 novembre 1942
…. Le courrier ne marche pas en ce moment. Suis depuis un mois
et demi sans colis ! Je t’envoie étiquettes pour Noël. Peux-tu joindre à ton colis un recueil de musique pour mandoline ou banjo ? As-tu des nouvelles de mes parents ? Le triste hiver commence ! Je m’ennuie ! Malgré tout, joyeux Noël et nouvel an.
Robert Liéval
Le 22 novembre 1942
…. Depuis cinq semaines, j’avais un bon petit camarade, un
ingénieur de Paris. Nous avons bien bavardé, surtout que les soirées sont un peu plus longues. Puis il est parti dans un autre « Kommando » jeudi dernier. Vendredi, j’étais gagné par l’ennui ; hier, tes lettres ont remis tout en place. J’avais également une lettre de ma mère, puis deux cartes ; tout va très bien. Avec cela, un léger espoir de rentrer bientôt, une santé très bonne. …. Passe un bon Noël : je penserai bien à toi. Je regretterai de ne pas être près de toi. Espérons pour le prochain nouvel an !
Robert Liéval
Le 6 décembre 1942
…. Je suis très heureux que vous échangiez mes lettres ; de cette
façon, vous avez de mes nouvelles plus souvent. …. Bien dommage que je ne sois pas auprès de toi en ce moment et ces temps derniers, au moment où un peu d’espoir commençait à renaître, arrivent des événements qui ne sont pas pour avancer mon retour : un nouvel an de plus en cage ! J’ai bien reçu ton colis en son temps, je t’en ai parlé. Je t’ai même remerciée, en particulier pour les cigarettes, qui furent les bienvenues. Où et comment les as-tu eues ? …. Une classe avec 15 élèves : mais tu es heureuse comme une reine !
Te souviens-tu du bon temps où on était voisin, chaque après- midi ? ….
Robert Liéval
Le 20 décembre 1942
…. Cette semaine, j’ai eu le cafard, consécutif aux mauvaises nouvelles que j’ai reçues : tante et oncle tués en juin 40, mon frère devant partir en Allemagne*. Mais aujourd’hui, légère amélioration. Des nouvelles sur la situation : nous en avons par les journaux que nous recevons régulièrement. Quatre PG** ont quitté mon « Kommando » pour la relève ; ils étaient âgés de plus de quarante ans. Mon tour n’est donc pas arrivé !
*NDLR S’agit-il de la famille Bigorgne de Romilly, la sœur et le beau-frère de ma grand- mère Laure Caudrelier, la mère de mon père ? Ont-ils été tués lors du bombardement d’un train et où ? Quant à mon oncle Jean, le frère de mon père, il craignait d’être envoyé au service du travail obligatoire STO en Allemagne. Il a été caché par la famille Liéval habitant en Meurthe et Moselle.
**NDLR prisonniers de guerre
Robert Liéval
Le 27 décembre 1942
…. Aujourd’hui soir, mes petites vacances de Noël prennent fin. …. J’ai essayé de réaliser ce que nous aurions pu faire, si j’avais eu le bonheur de faire partie du dernier départ. Hélas, de mon « Kommando » ne sont partis que les prisonniers âgés de plus de quarante ans ou ayant trois enfants : c’est ce qu’on appelle la relève. Ma seule consolation est d’espérer partir au prochain départ ! Bien triste manière de se consoler ! La Noël s’est passée on ne peut dire joyeusement, car, pour un prisonnier cela ne peut exister. Mais enfin, les visages se sont déridés. Espérons que l’an prochain nous la passerons dans d’autres conditions. Es-tu restée à Reims pour ces vacances-ci ? …. Jusqu’à ce jour, je n’ai reçu aucun colis pour Noël. Je ne les attends pas particulièrement, car, pour l’instant, je mange toujours à ma faim. La santé est bonne, le travail beaucoup moins pénible. Ce ne sont là que de petits soucis, ce que je désire c’est rentrer. ….
Robert Liéval
1943
Le 10 janvier 1943
…. Santé toujours bonne ; Avons maintenant véritable hiver, mais n’en souffre pas. Ai ton colis de novembre. Merci beaucoup pour les friandises et la musique. …. Un deuxième départ a quitté notre Stalag, il m’est encore passé sous le nez. Je suis impuissant. Espère toujours, malgré tout. Ai bonnes nouvelles de mes parents. As-tu eu de bonnes vacances pour la Noël ? ….
Robert Liéval
le 17 janvier 1943
…. Cette semaine, je suis resté sans lettre, ce que le courrier peut être irrégulier ! La prochaine fois, je vais encore recevoir quelques lettres avec retard. Ma santé est excellente, d’ailleurs
pas plus tard que cet après-midi, je me suis soigné : un petit repas à la française (tes confitures étaient délicieuses). Cette fois le contenu du pot était intact. Merci, une fois de plus. …. On parle d’un nouveau départ pour mars, mais dois-je espérer ? Rapatrié comme sanitaire, je crois que les autorités allemandes n’y tiennent pas beaucoup. Par la relève, j’ai bien peu de chance : je suis trop jeune et célibataire. Il me faudrait vraiment bénéficier d’une mesure de bienveillance. Cependant, j’espère : je l’ai écrit bien des fois, mais tu dois bien songer que, sans espoir, je ne pourrais vivre ici. Il est vrai aussi qu’il y a plus malheureux que moi. Je pense à vous qui souffrez aussi en France (surtout, ne te prive de rien pour m’envoyer un colis). ….
Robert Liéval
Le 7 février 1943
…. Cet hiver, pas de froid rigoureux. Je n’ai vraiment qu’un désir,
c’est de faire partie du nouveau départ de la relève qui est fixé, d’après ce qu’on en dit, pour le mois de mars. Je n’ose y penser et je réalise d’ailleurs pas ce que peut être le retour : nous en avons tellement parlé ! …. Avoir une vie qui ressemble à celle que j’avais avant guerre ! Cela me semble, après bientôt trois ans de captivité, irréalisable. ….
Robert Liéval
Le 21 février 1943
…. Santé très bonne, pas le cafard. J’espère cette fois être libéré cette année. Qu’en penses-tu ? Connais-tu beaucoup de PG rapatriés ? Je n’ose penser à ce beau jour, réalises-tu ? Si j’étais là pour Pâques ? Surtout, n’en dis rien, les déceptions sont à craindre. ….
Robert Liéval
Le 28 février 1943
…. Depuis le 5, je n’ai rien de toi, cette irrégularité est intolérable. J’en suis peut-être indirectement responsable, mais il est difficile de faire autrement. Heureusement que la fin approche ; pour mars, il doit y avoir un départ du Stalag, si j’avais le bonheur d’en faire partie ! …. J’en rêve presque chaque nuit : je me retrouve aux « Colonnes », à Pommery,
chez mes parents.* En outre, c’est assez comique, j’ai revu, en rêve, l’inondation de l’hiver 1939, mais en plus grand, un véritable désastre pour ton appartement ! J’ai en ce moment un antique phono qui me casse les oreilles. Quelle vie ! Voila déjà le premier trimestre bien entamé, il faut que ma libération ne se fasse plus attendre. Ce n’est pas que cet hiver a été pour moi plus pénible, mais c’est cependant le troisième. Je me console toujours en pensant que la maladie m’épargne, que je ne meurs pas de faim et, ce printemps, je me sens particulièrement en forme. ….
*NDLR Le café des « Colonnes » situé sous les arcades place d’Erlon, existe toujours, rebaptisé il y a quelques années « Ernest Hemingway ».
Robert Liéval
Le 4 avril 1943
…. Le moral est bien bas. Je pensais faire partie de la relève et être auprès de toi pour Pâques. Malheureusement, je dois y renoncer, plus d’espoir, je dois me résoudre à passer un nouvel été ici, c’est le quatrième. Cela va donc durer encore bien longtemps ? On m’a joué un bon petit tour !Heureusement que demain j’aurai pris le dessus, j’ai une force de caractère qui m’est bien précieuse. …. Ce que cette captivité peut être lourde ! Passons ! …. J’ai reçu un colis de la chorale et envoyé mes remerciements à l’inspecteur ? Qui est-il ? Comment est-il ? Beaucoup de collègues sont-ils rentrés ? Que fait-on pour notre retour ?
Robert Liéval
Le 11 avril 1943
…. J’ai depuis hier tes trois dernières lettres. Quel soulagement, je désespérais de recevoir une lettre. Je n’ai pas, aujourd’hui, de lettre pour te répondre, mais, dimanche prochain, j’aurai de quoi. J’ai reçu ton dernier colis : cigarettes, tabac friandises. ….
Robert Liéval
Le 9 mai 1943
…. « Malheureusement », j’ai reçu ton colis d’avril. Merci beaucoup : je n’oublierai pas de sitôt le parfum des Gitanes. As-tu fait cela avec intention, pour le 29 avril ? (saint Robert) Il y a en ce moment de grands mouvements chez les PG. Je suis peut-être appelé à partir. Ne t’inquiète pas si tu es sans nouvelles pendant quelques semaines. ….
Robert Liéval
Le 23 mai 1943
…. Dans quelques temps, je deviendrai peut-être civil et ; à ce moment là, j’espère avoir plus de liberté quant à mon courrier. Que me conseilles-tu ? Rester PG ou devenir prisonnier civil ? J’hésite encore, car je ne sais si, devenant civil, je continuerai à toucher mon traitement. C’est la seule raison plausible que je puisse donner, car je ne vois pas beaucoup de changement dans ma situation. Une seule chose compte pour moi, c’est de rentrer en France. Jusqu’ici, j’ai reçu tes colis : je t’en remercie ; j’en suis très content, ils me conviennent, ils me rendent service. ….
Robert Liéval
Le 14 juin 1943
… Je n’ai reçu aucune lettre cette semaine, par contre, ton colis m ‘est parvenu, jeudi dernier avec deux livres, qui sont à la censure. Merci beaucoup. Tu me gâtes toujours. …
Robert Liéval
Le 11 juillet 1943
…. Je vais quitter mon « Kommando » certainement cette semaine, c’est donc la dernière fois que je t’écris d’ici. En effet, j’ai décidé de ne pas être civil. Où vais-je «échouer , je n’en ai aucune idée : fabrique, ferme …. Je pense quand même retourner dans une ferme. J’y serai mieux quant à la nourriture. Dans certaines usines, le travail est aussi pénible et les rations bien maigres. Je vais quitter beaucoup de camarades avec lesquels je vivais depuis plus de deux ans. J’en retrouverai d’autres : en captivité, les camarades ne manquent pas. Tout cela agit un peu sur le moral et il m’arrive souvent d’être de mauvaise humeur. ….
Robert Liéval
Le 17 juillet 1943
…. D’ici peu, je suis appelé à ne plus rester ici, ou devenir « transformé ». Je ne sais vraiment comment faire ; toujours est-il que mes camarades de « Kommando » veulent devenir « civils ». J’hésite de plus en plus ; il y a bien des avantages immédiats mais, par contre, vais-je continuer à toucher mon traitement, les instructions que l’on nous a données à ce sujet ne sont pas très précises. Quel est ton avis ? Fais moi le connaître sans crainte. …
Robert Liéval
Le 25 juillet 1943
…. Très certainement, je t’écris d’ici pour la dernière fois. Je suis
appelé à changer de « Kommando », puis à quitter ma place. Pour aller où : je n’en sais rien. Je ne serai toujours pas mieux qu’ici. Pour moi, une autre vie va commencer. Je te donnerai des détails sur ma nouvelle vie. Je n’ai pas le moral très bon, mais ma réserve de courage n’est pas encore épuisée. Santé bonne. ….
Robert Liéval
Le 15 août 1943
…. Je suis depuis quelques semaines sans nouvelles et je ne sais comment interpréter cela. Cependant, je me console, car de nombreux camarades sont dans mon cas. Le moral reste intact et s’améliore même : la fin de la guerre approche. Je suis maintenant avec des camarades plus intéressants qu’avant. Le travail, pour moi, est moins pénible cette année : je sens encore la fatigue, mais je récupère vite. Ce été, je ne suis presque pas maigri : je pèse encore 83 kilos, c’est te dire si je suis en bonne santé. Je suis passé à la radio cette semaine, on ne m’a rien trouvé du tout ; Comment te portes-tu , profites-tu des vacances ? Où es-tu allée jusqu’ici. Comment envisages-tu la rentrée d’octobre ? Je ne serai encore pas là cette année ! Ca se prolonge un peu trop. Cependant, j’ai bon espoir, cette fois-ci, pour le nouvel an ; Quel bonheur pour moi de recommencer à vivre ! As-tu des nouvelles de mes parents ? Depuis deux semaines, je n’ai rien d’eux. J’ai leurs colis, les tiens aussi ? Je ne t’ai pas envoyé d’étiquette ce mois-ci, pensant que tu pourrais rencontrer quelques difficultés de ravitaillement dans tes déplacements. …
Robert Liéval
Le 5 septembre 1943
…. Je ne suis pas passé « civil » : la moitié des camarades le sont depuis deux semaines.As-tu passé de bonnes vacances ? Crois-tu que les événements vont se précipiter ? Je l’espère et me retrouver auprès de toi. ….
Robert Liéval
Le 12 septembre 1943
…. J’ai ta carte du 17 août, de Lavaveix, tu es donc là-bas. Je connais le pays pour y avoir passé une semaine de mes vacances en 1938, je crois. J’étais chez la famille Martin, route d’Alun. Avec Mademoiselle Vincent*, vous avez dû parler de cela. Tu es donc en mesure de me donner des nouvelles des Martin, particulièrement du fils qui est prisonnier et dont je suis sans nouvelles. Par mes précédents cartes ou par mes parents, tu dois savoir que je suis resté prisonnier à la même place, tout au moins pour l’instant. Je pense que, lorsque les gros travaux seront terminés, je serai remercié car, parait-il les « transformés » ne doivent pas avoir de relations avec les PG. Espérons que, d’ici ce temps là, la situation sera éclaircie et que nous n’aurons plus rien à risquer dans les villes. …. Peux-tu te renseigner et me dire si tu as des facilités pour te procurer disques et aiguilles pour phono ? ….
*NDLR Aline Vincent, une institutrice, collègue de mes parents
Robert Liéval
Le 26 septembre 1943
…. Encore une semaine sans courrier de toi ! J’espère, le mois prochain, être plus favorisé, car tu seras rentré de vacances. Qu’as-tu appris à Lavaveix ? …. Tu as sans doute rencontré Mademoiselle Maria*. Revient-elle de nouveau à Reims ? ….
*NDLR Maria Moreigne, une institutrice, amie de ma mère
Robert Liéval
Le 3 octobre 1943
…. Suis depuis une semaine à l’infirmerie : je souffre d’un furoncle à l’avant bras droit. Suis très bien soigné et pense regagner mon « Kommando » cette semaine. La vie de camp ne me sourit guère ! Je ne ferai donc rien pour rester au camp. Je préfère travailler et avoir un semblant de liberté. Je crois qu’ici, le cafard me gagnerait vite. Nous avons des Italiens avec nous. ….
Robert Liéval
Le 17 octobre 1943
…. Suis sorti de l’infirmerie cette semaine, puis suis changé de « Kommando ». J’ai un cafard monstre. Suis chez un assez gros fermier, y mange très bien. Premières impressions:gens assez agréables, mais beaucoup de travail ! Heureusement que c’est l’hiver. ….
Robert Liéval
Le 24 octobre 1943
…. A vrai dire, je ne sais plus où j’en suis avec mon courrier. Tu sais peut-être, par mes parents, qu’après une séjour de deux semaines à l’infirmerie, j’ai changé de « Kommando ». Une fois de plus, je suis tombé chez un paysan . J’ai bien regretté les camarades, puis le village. J’étais pas mal et me voilà mieux tombé pour la nourriture. Par contre, le village n’est pas le même : les fermes sont isolées dans la nature, un vrai trou. Cette semaine j’ai un cafard fou. J’espère cependant m’habituer petit à petit. Je n’airai pas trop de travail, car c’est l’hiver et, au printemps, j’espère, comme toujours, que la guerre sera terminée. Puis, ici, j’espère échapper aux bombardements, car, en ce moment, c’est assez grave . Je garde cependant bon moral. Je ne manque de rien, sauf d’étiquettes que je ne puis me procurer. ….
Robert Liéval
Le 11 novembre 1943
…. Toujours bien portant . Ai bonne place, bonne nourriture et gens épatants chez mes paysans. Seulement, j’ai du travail. Enfin, je serai bien cet hiver. Je t’envoie deux étiquettes, mais comme je suis changé de « Komando », je n’ai plus besoin d’aiguilles ni de disques, c’est dommage ! L’histoire de Martin me tente bien souvent*. …. J’ai perdu l’espoir cette année. ….
*NDLR De quoi s’agit-il ?
Robert Liéval
Le 28 novembre 1943
…. Le camp ne me plaît pas beaucoup. C’est une ancienne ferme, isolée en pleine brousse, et chacun travaille dans des fermes éparpillées dans la nature. J’ai beaucoup de mal à m’y faire, maintenant, j’en ai pris mon parti. Il est à peine cinq heures et je n’y vois plus rien pour écrire. Quelle triste vie ! Il faut vraiment être dur pour conserver bon moral. Je n’ai vraiment qu’un bonne chose : je mange bien. Je suis d’ailleurs grossi et en très bonne santé. Je pense qu’il n’est plus question de ta laryngite maintenant. As-tu les deux étiquettes que je t’ai envoyées pour la Noël ? Quelle triste fin d’année pour nous tous, quelle déception ! Cependant, j’ai toujours le courage nécessaire et la patience surtout. Certains jours, nous désespérons et l’on se remonte le moral, tant bien que mal, les uns les autres. Quelle vie ! ….
Robert Liéval
Cachet de la poste : 16 décembre 1943
…. Tu m’excuseras, une fois de plus, je n’ai guère le temps d’écrire ce soir, et les lettres vont partir à l’instant. Aujourd’hui, j’ai travaillé toute la journée, pas très péniblement. Nous avons chargé des wagons de pommes de terre à destination de la France, je crois ! Mangez-vous tant de pommes de terre ? Je ne regrette pas d’être déménagé. J’ai une nourriture excellente, puisque j’ai grossi de cinq kilos en deux mois et demi et ce n’est pas du « gonflé » ? Les gens chez lesquels je travaille me sont sympa. L’hiver, je n’ai pas beaucoup de travail, mais ce qu’il fait froid depuis une semaine ! Quand je pense aux radiateurs près de la porte de séparation de nos deux classes ! C’est bien loin tout ça ! Est-ce vrai que notre séjour en captivité prend fin cette année ? Je veux dire en 44 . Année pour laquelle je te présente mes vœux, tu les connais ! Les miens sont les tiens et je crois qu’ils sont pour se réaliser cette fois. As-tu reçu mes étiquettes ? Peux-tu m’envoyer, dans un prochain colis, un étui à cigarettes, j’ai cassé le mien et les cigarettes ne se conservent pas bien dans la poche. Quelque chose d’ordinaire. Merci. ….
Robert Liéval
Le 26 décembre 1943
…. J’espère que cette lettre ne t’étonnera pas. …. Te dire que je suis malade, ce serait mentir : j’ai une mine superbe. Hier fut, pour moi, un des jours les plus tristes que j’ai vécu en captivité. D’ordinaire, il y avait, entre nous, un petit divertissement, mais, cette année, moins que rien. J’ai pensé que les fêtes de Noël ne devaient pas être très brillantes pour vous, en France, mais elles n’atteignent pas le degré de tristesse de la Noël chez nous. Et, à la pensée que l’année s’achève, que 44 nous verra encire ici, comment veux-tu résister au cafard ! De plus, je suis depuis quinze jours sans lettres. C’est fin d’année, je ne puis pas penser à ma première permission de 39-40 sans dire : c’était le bon temps ! Quand reviendra-t-il ? Dis le moi ! Faut-il espérer pour bientôt ? Je ne sais quoi, penser à l’heure actuelle, mais mon seul désir est de retrouver mon ancienne vie. ….
Robert Liéval
1944
Le 2 janvier 1944
…. Santé très bonne. Pas beaucoup de travail en fin d’année. Deux jours de repos : ça change un peu. Suis depuis trois semaines sans lettres ! Période de Noël et de Nouvel an sans doute. Moral, certains jours, bien bas. Quand pourrai-je vous revoir ? Est-ce cette année ? J’en arrive à douter ! C’est bien long. ….
Robert Liéval
Le 16 janvier 1944
…. Enfin, les lettres arrivent ? J’espère avoir cette semaine le plaisir de te lire plus longuement. Santé très bonne, cette année, nous ne souffrons pas du froid. L’an a un bon début. Mon travail pas très pénible pour l’instant. Bonne nourriture. Suis maintenant « taillé » pour le retour à la terre. (vous en parle-t-on beaucoup ? ) Non, moi je veux revenir auprès de toi. ….
Robert Liéval
Le 23 janvier 1944
…. Très heureux de savoir que tu reçois mon courrier très régulièrement. J’ai eu ta lettre du 19 décembre ; ça m’est toujours un précieux réconfort, surtout quand on change de « Kommando ». Toutes les habitudes se trouvent changées, il faut se réadapter. Ce n’est pas toujours une chose très facile, mais il le faut pour avoir un peu de bien-être en tant que PG. Cette condition ressemble beaucoup à l’esclavage ! J’ai reçu ton premier colis, je ne sais pas si je t’en ai parlé, la première quinzaine de janvier. Tu m’as encore gâté : tes friandise, je les déguste chaque soir, avant de m’endormir, lorsque la lumière s’éteint. Puisse cela me donner la faculté de rêver ! J’arrive cette année trop tard pour te souhaiter une bonne fête. Je ne t’envoie pas d’étiquettes régulièrement, comme à mes parents, parce que je crains fort d’abuser, c’est la seule raison. Je connais les difficultés que vous avez pour vivre. Ici, aujourd’hui, véritable tempête. ….
Robert Liéval
Le 13 février 1944
…. J’ai tes lettres des 25 novembre et 5 janvier. La première a été assez longue à me parvenir, mais cela me fait d’autant plus plaisir de les recevoir que, cette, semaine j’étais malade : une grippe, comme tant d’autres camarades ; je suis resté alité, du mercredi jusqu’au vendredi, avec 39°4 le premier jour. Hier samedi, je suis retourné au travail, car j’avais l’impression de dépérir dans ce « Kommando ». Ici, je me suis soigné avec ce que j’ai pu : miel, ventouses, tisanes. A la ferme, j’étais beaucoup mieux. Aujourd’hui , je me sens encore faible, mais c’est une question de quelques jours. …. J’ai reçu tes deux colis, merci beaucoup, l’étui à cigarettes m’a fait grand plaisir. …. Malgré l’amabilité de mes hôtes, je me ferai un grand plaisir de les quitter. Ils le savent ! J’ai toujours hâte de connaître tout le nouveau monde dans lequel vous vivez. Le courage ne m’abandonne pas. ….
Robert Liéval
Le 5 mars 1944
…. N’ai aucune nouvelle. Est-ce le prélude de grands événements ? Merci pour les mouchoirs. J’ai reçu mes colis le même jour, si bien que je ne sais ce que chacun a envoyé. Bref, je suis toujours en parfaite santé. Dois-je espérer te revoir cette année ? Le danger aérien est-il à craindre ? Donne des nouvelles des collègues.
Robert Liéval
Le 12 mars 1944
…. J’ai eu, vendredi, une bonne lettre de toi : ta réponse à ma lettre du 26. C’est général : tout le courrier de cette époque avait un retard considérable. J’ai eu ton dernier colis : ton étui à cigarettes me rend de grands services . Merci pour le second que tu m’as acheté. J’espère bientôt l’avoir, mais ce ne sera pas le but de ma première visite….. je reconnais, là aussi tes bonnes intentions, ta gentillesse lorsque tu m’annonces que tu as collectionné des séries de « Sciences et Voyages » pour l’occupation de mes loisirs*. …. Si tout marche comme je l’espère, je ne te cache pas que je serai, au moins, trois mois à me reposer. J’en ai tant besoin ! C’est le repos qui me manque, sans quoi, je suis toujours bien portant. Je mange à ma faim. Je grossis toujours, malgré tout, la tristesse règne partout. Quand connaîtrons nous de nouveau la vie d’il y a cinq ans ? J’ai, comme tout le monde, grand espoir, si un malheur n’arrive pas, car le danger aérien est réel. ….
*NDLR Est-ce l’ancêtre de « Sciences et Vie »
Robert Liéval
Le 26 mars 1944
…. Je souhaite que cette lettre te parvienne tout de suite, afin que tu ne reste plus trente cinq jours sans nouvelles. Crois-tu vraiment en notre retour cette année ? Quant à moi, non. Je recommence à travailler dans les champs, comme les printemps précédents et je crois encore passer l’été, malheureusement, ici. Mes jours se ressemblent beaucoup. On travaille toujours : le matin, réveil à cinq heures trente au « Kommando », puis je pars chez le paysan chez lequel j’arrive après trois quarts d’heure de marche pour déjeuner. Ensuite, c’est le travail : l’hiver, je donne à manger à tout le bétail et je travaille à la maison. Maintenant que les beaux jours sont revenus, c’est le travail au champ. Je rentre à midi, avec mes deux bons chevaux, dont un rue comme un pur sang. L’après-midi, je recommence à labourer, herser … ; marcher dans les terres labourées est un vrai sport, je te le promets. Je n’ai pas besoin de stage en rentrant. ….
Robert Liéval
Cachet de la poste 19 avril 1944
….. J’ai toujours ta lettre du 25 février, à laquelle je n’ai répondu qu’en partie. Cette semaine, je n’ai rien reçu de toi ; dimanche dernier, je t’ai envoyé une étiquette pour répondre à ton désir. Tu sais, sans doute, qu’en qualité de « SO »* je n’ai droit qu’à deux étiquettes par mois en « Kommando » agricole. C’est maigre, lorsqu’on veut faire plaisir à tout le monde. Maintenant, ton stage d’ »EP »* est terminé, tu as l’air enchantée! Cela me plairait aussi, bien que ce soit, d’après certains collègues, assez pénible. Est-ce que la piscine est facultative ? Donne moi quelques détails sur le stage. Quant à moi, ici, c’est aussi un stage d’ »EP » que je fais. Certains jours, je fais plus de quarante km dans les terres labourées. A la batteuse, il me faut porter des sacs, qui dépassent souvent soixante quinze kg touts la journée. Et, le soir, pour me remettre, j’ai deux km à parcourir pour rentrer au « Kommando », où je couche sur un lit de camp, au troisième étage , sur une paillasse, avec deux couvertures. Heureusement que j’ai une bonne nourriture et que j’ai l’habitude de longues journées. D’ailleurs, tu pourras constater, à mon retour, que je sui devenu plus épais, plus fort. …..
*NDLR Quelle est la signification de ces 2 lettres ?
*NDLR : éducation physique
Robert Liéval
Le 23 avril 1944
….. J’aime recevoir tes charmantes lettres. Avec le printemps, je
suis complètement remis de ma grippe, mais, avec le travail, je suis de nouveau maigri. Je pense, d’ailleurs, pouvoir me faire photographier, car nous avons eu, de nouveau, l’autorisation cette semaine. Maintenant, il faut trouver un photographe et c’est assez difficile ici. Cependant, j’ai espoir de pouvoir répondre à ton désir un de ces jours. Peux-tu me procurer une chemise kaki avec col et poches, pour cet été ? …. Pourquoi dis-tu que ta vie est idiote ou inutile ? As-tu déjà pensé à la mienne ? Il me serait beaucoup plus agréable de faire un stage « EP » de plusieurs semaines, que de faire ce métier dans ces conditions. Enfin, rien ne sert de se lamenter, un peu de courage et j’en verrai la fin. J’oublierai mes misères et je les oublie déjà en pensant que te pensée sera auprès de moi pour le 29 avril*. ….
*NDLR Jour de la saint Robert
Robert Liéval
Le 7 mai 1944
….. Ai ta carte du 12 avril, le courrier est donc pour nous régulier. Ici, rien d’anormal pour l’instant. Je n’ai pas écrit entre le 13 février et le 5 mars, mais le 12 mars. Ai passé la Saint Robert comme un
« PG ». Cependant, merci beaucoup pour ton colis, qui m’est arrivé intact, le 26 avril. Il était succulent. Après quatre ans, c’est délicieux. …..
Robert Liéval
Le 4 juin 1944
…. Je n’ai déjà plus d’espoir de te revoir cette année ! Qu’en penses-tu ? Je n’ai encore aucune photo. Sitôt que j’en aurai une, tu la recevras. Bonne santé. N’ai pas trop peiné au travail. Profite de la nourriture. Hélas, tu n’auras pas à modifier l’emploi du temps de tes vacances. C’est bien long !! le 3 juillet, j’aurai trente ans. Suis- je encore jeune ? ….
Robert Liéval
Le 11 juin 1944
…. Aujourd’hui, je suis contraint de t’écrire très rapidement, car j’ai fait le cocher toute la journée et il est très tard. J’ai ta lettre du 8 mai et j’espère que notre courrier ne souffrira pas trop des événements que se déroulent en France et que tu auras ma visite cette année ! Est-ce une illusion ? Je souhaite de tout cœur que tu puisses bientôt me taquiner et me gâter : j’en ai grand besoin. Tu peux, sans crainte compter sur moi pour mettre les cadres au mur : il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il m’est toujours impossible de me faire photographier : c’est sans doute pour cela qu’on en a l’autorisation. Mais, surtout, ne t’imagines pas que j’ai pris des dimensions de géant.
Robert Liéval
Le 9 juillet 1944
…. Aujourd’hui, je n’ai encore que très peu de temps pour écrire et je crois que cela se produira toute l’année ou, tout au moins, durant la belle saison. J’ai tes lettres des 15 et 30 mai, puis ta charmante photo prise au stage. Merci, tu ne sais pas la bonne surprise que tu as pu me faire. J’ai tout de suite remarqué, au toucher, que j’avais une photo dans cette lettre. Inutile de te dire que ce fut la première lue. Je t’ai trouvé une mine superbe, grossie et je crois que le costume te va très bien. Qu’est-ce qui te déplaisait dans ce costume ? Quant à moi, je me suis fait photographier avec quelques camarades, mais nous devons attendre jusqu’à cinq semaines pour avoir seulement les épreuves. Donc, patience. Notre moral s’est, depuis le mois dernier, bien amélioré. J’ai bon espoir. Suis en plein travail ; ai fini les foins (en pensant à Madame de Sévigné) et, dans quelques jours, la moisson. ….
Robert Liéval
Le 13 août 1944, reçue le 7 novembre 1944
…. Le courrier ne marche pas en ce moment. Plus le temps passe, plus je suis impatient sans être inquiet, car j’ai confiance en l’avenir. Est-il proche ? Il se passe en France des événements qui peuvent être décisifs. J’espère que tu n’auras pas à en souffrir. As- tu quelque crainte ? De toute façon, il faudrait faire vite pour être rentré cette année. (dans quatre mois, nous sommes en 45) J’ai bon moral. Je commence à reprendre goût à la vie, bien que j’ai du travail en masse et ce n’est pas fini. Cependant, cette année, je me sens moins fatigué que lors des années précédentes. Je vois beaucoup d’avions, mais, rassure toi, je suis à l’abri. Le travail de l’hôtel de ville te plaît-il ? Avez-vous des vacances cette année ? Penses-tu rester à Reims?Peut-être serai-je longtemps sans recevoir de réponse à cette lettre. Bon courage. ….
Robert Liéval
Le 20 août 1944
…. Hier, ta carte du 13 juillet . Très bonne santé, légèrement fatigué par la moisson. Cependant, j’ai retrouvé un peu plus d’optimisme, tu sais pourquoi ?* Tu penses que je passerai les vacances de Noël auprès de toi, c’est mon grand espoir. Je saurai saisir l’occasion, je te le promets ! Mais, il me faut encore attendre. …
*NDLR Pourquoi ?
Robert Liéval
Le 17 septembre 1944
…. J’écris à tout hasard, sans réellement espérer que cette carte te parviendra. Suis en bonne santé. Bon moral. Crois fermement que je ne tarderai pas à vous revenir. Ce retour, tant attendu, que va-t- il être ? J’ai bon espoir en l’avenir. …
Robert Liéval
Le 15 octobre 1944
…. Commence à désespérer : aucune nouvelle de France ! Je me pose bien des questions et peut-être,n tout va bien. Quant à moi, suis en parfaite santé. Le moral est bon et ne varie guère. Où je me trouve, j’ai toute la sécurité voulue. Il faudrait que je sois auprès de toi pour Noël ! ….
Robert Liéval
Le 5 novembre 1944
…. T’écris aujourd’hui avec un peu d’espoir. Santé très bonne, un peu moins de travail, avec la morte saison. Suis légèrement maigri. Moral assez bon. Attends des nouvelles de France avec impatience. Que fais-tu ? Que deviens-tu ? As-tu bon espoir ? ….
Robert Liéval
Le 26 novembre 1944
…. Jusqu’ici, je n’ai encore reçu aucune nouvelle de France. Commence à perdre patience, bien que j’ose vous croire, tous, en parfaite santé et loin du danger. Il y a deux semaines, nous avions tous espéré que le courrier allait remarcher, ce n’est qu’une illusion ! J’aimerais recevoir une bonne lettre de toi, me donnant des précisions sur la nouvelle vie en France, sur ce que tu fais, sur ce que les camarades deviennent ! L’invasion a-t-elle causé beaucoup de dégâts dans la région ? Ici, je prends toujours le maximum de précautions contre le danger aérien. Je suis en bonne santé, simplement un rhume qui me tient depuis une semaine et rien pour me soigner ! Espérons qu’il disparaîtra comme il est venu. On payera tout cela en bloc au retour. Malgré tout, je me sens fort et ne crains rien. Le temps est venu une fois de plus où je dois, hélas de trop loin, te présenter mes vœux : je sais que les miens sont les tiens. Quarante cinq est-elle l’année de la libération ?*….
NDLR La réponse est, enfin, OUI !
Robert Liéval
Le 17 décembre 1944
…. Suis toujours sans nouvelles. Dernière lettre de mes parents datée du 14 août, reçue il ya trois semaines. Que fais-tu ? Que deviens-tu ? Comment arrivez-vous à vivre ? Autant de questions parmi tant d’autres ! La Noël est proche, nous allons la fêter avec des moyens de fortune et deux colis américains que nous avons touchés ce mois-ci. ….
Robert Liéval
Le 24 décembre 1944
…. Demain Noël ! Qui aurait pensé que nous passerions cinq années en captivité ! Journée bien triste pour nous autres. Qu’importe, je viens d’être consolé, car je reçois, alors que je garnissais un arbre de Noël pour mes camarades avec des moyens de fortune, le première lettre de France : la tienne. Magnifique cadeau de Noël pour un prisonnier . De mes parents, je n’ai encore rien. Ta lettre, je l’ai lue et relue avec la joie de te sentir encore là-bas, car je ne savais quoi penser. Heureux de savoir que tout va bien, qu’il ne te manque rien. Dès que vous serez autorisés à envoyer des colis, ne m’oublie pas. J’espère que ton soldat y joindra quelques cigarettes et je ne puis, en pensant à cela, ne pas me souvenir du brave canadien de 1940. …. Peut-être aurai-je l’occasion de faire sa connaissance d’ici peu , Quels sont les collègues de Pommery avec lesquels tu t’es liée ? Je suis curieux n’est-ce-pas ? Ecris-moi toujours de bonnes lettres. ….
Robert Liéval
1945
Le 28 janvier 1945
…. Depuis six mois, je n’ai qu’une lettre : la tienne, qu’un colis, celui que tu m’as envoyé le 3 août et qui m’est parvenu dimanche dernier. Il m’est arrivé en très bon état et complet. Comment as-tu fait pour te procurer du tabac ? Il doit être rare en France, comme ici d’ailleurs. Pour moi, prisonnier, c’était un beau colis, arrivant à point, car les colis que nous touchons de la croix rouge américaine doivent être liquidés dans le plus bref délai. Enfin, tout cela n’est rien. Je crois que je serai parmi vous cette année, si je me base sur les événements qui se déroulent à l’heure actuelle. Quel soulagement pour nous autres. Nous entrerons dans un autre monde ! Jusqu’ici, je suis toujours en bonne santé, comme je te l’écris chaque fois et j’espère bien passer au travers de la deuxième tourmente ! Dis-moi sur ta réponse, comment vous arrivez à vivre. ….
- NDLR Cette lettre est la dernière que j’ai retrouvée. Quelques mois après, en mars d’après son propre récit, commençait la route du retour vers Reims chez ma mère sans doute, avant de revoir mes grands-parents à Attigny.