Les lettres et les cartes qui suivent ont été écrites par mon père à ma mère.
1940 | 1941 | 1942 | 1943 | 1944 | 1945 |
1940
Le 13 février 1940
…. Je suis en marche vers Réville sous Bois (Meuse)*. où nous descendons au repos.
Il fait très froid. ….
*NDLR à trente km de Verdun
Robert Liéval
Le 10 avril 1940
…. Je suis désolé et j’ai le moral bien bas. Je viens de changer de régiment pour venir dans l’infanterie de ligne. Décidément, cette guerre ne m’apporte rien de propre.
Robert Liéval
Le 15 avril 1940
…. J’ai, depuis mon arrivée dans ce régiment, un cafard fou auquel j’ai bien du mal à résister, d’autant plus que je suis arrivé ici pour souffrir comme jamais je n’ai souffert, physiquement et moralement entre° ….
°NDLR les mots écrits à cet endroit ont été lavés, effacés par la censure, l’enveloppe portant la mention imprimée par un timbre en caoutchouc « OUVERT par l’autorité militaire »
et vendredi nous nous mettions en marche en tenue de campagne. Pour faire trente km nous sommes partis à huit heures du soir pour arriver à quatre heures du matin à ….° Nous avons fait le parcours par une pluie glaciale et des chemins impossibles. …. Samedi, j’ai dormi toute la journée pour récupérer. Le soir, nous devions repartir pour un étape de dix km qui devait nous mener à ….°
–
Là , j’ai passé le dimanche tout courbaturé. Je pensais rester là
quelques jours, mais voilà que subitement nous repartions le soir pour une étape de vingt deux km pour arriver ce matin à ….° à dix km de chez mes parents. Demain, nous n’avons que quatre km à parcourir. Tu vois que pour ma première marche je n’ai pas été épargné, mais j’ai été surpris de pouvoir résister. Tu sais, c’est bien difficile sans camarade et je crois que je n’en aurai pas beaucoup parmi ces types. Aussi, j’ai toujours l’idée de partir dans l’aviation. Je vais faire une demande le 5 mai, mais je voudrais qu’elle soit appuyée, afin qu’elle ne soit pas condamnée à être arrêtée au Commandant ou au Colonel. Est-ce que, par l’intermédiaire de ton père, tu ne pourrais pas me rendre ce service ?* Je voudrais que ma demande soit aspirée par le Ministère de l’air. Ma demande, en qualité d’élève pilote, sera faite pour le 5 mai. Si ma demande suit son cours normal et que ma visite médicale soit satisfaisante, je commencerai mes cours pour le mois de juillet**. ….
°NDLR mots lavés
*NDLR mon grand-père maternel le Général Albert Charité, à ce moment là à la retraite et habitant avec ma grand-mère Marguerite à Châtillon sur Seine où il est né.
**NDLR Cette lettre porte également, à la fin, près de la signature, les mots suivants écrits au crayon « veuillez prévenir votre correspondant à être plus discret, ou nous serions obligés d’appliquer les sanctions prévues. »
Robert Liéval
Le 5 mai 1940
…. Je serais le plus heureux des soldats, puisque tous les jours je reviens chez mes parents : je me retrouve parmi eux, alors que je pourrais être si loin. J’en ai même délaissé ma demande d’affectation dans l’armée de l’air, il est vrai que j’attends ta réponse à ce sujet. ….
Robert Liéval
NDLR mon père est resté sans pouvoir écrire à ses proches pendant 5 mois.
Le 20 octobre 1940
…. La mort a bien voulu m’épargner et depuis mi-mai, je suis prisonnier en Allemagne. Bien portant, je le suis encore, mais je crains l’hiver, car je n’ai que des vêtements d’été. De France, je n’ai pas de nouvelles. Que sont devenus mes parents ? Mes amis ? Le cafard me prend souvent à la pensée des bons moments passés en France, mais je garde espoir. ….
Robert Liéval
Le 27 novembre 1940
…. Reçu la lettre du 24 novembre : quelle joie ! Suis toujours en bonne santé, un peu maigri . Ai des nouvelles de mes parents … Le cafard commence à me prendre. Parle-t-on de notre retour ? Ce séjour prolongé me pèse. J’ai hâte de revoir la France. Suis en Prusse orientale. Merci à Maria pour son petit mot*. ….
*NDLR Maria Moreigne, une collègue institutrice de maman, originaire de la Creuse qui vivait à cette époque à Reims puis ensuite à Paris rue d’Alleray.
Robert Liéval
Le 21 décembre 1940
…. Grande joie, au reçu carte du 10 novembre , récris de suite. Bien portant, n’ose dépeindre ma vie actuelle. Par ce froid de Sibérie, ai le cafard. …. N’espère pas rentrer bientôt. Ai nouvelle et colis avec lainages de mes parents. Le contenu des lettres est maigre. Tu comprendras ma réserve dans mes deux premières cartes. Écris-moi souvent, régulièrement. ….
Robert Liéval
Le 30 décembre 1940
…. Reçois ta carte du 27 novembre, à l’instant. Espère que ta santé s’est améliorée. Suis toujours bien portant, viens de faire un stage de huit jours à l’infirmerie. Nous avons ici plus de moins 25. Beaucoup de bruits circulent au sujet de notre libération, mais je ne pense pas être rapatrié pour le printemps. Le moral s’en trouve atteint. ….
Robert Liéval
1941
Le 2 mars 1941
…. Ta carte du 7 janvier est la dernière correspondance reçue de France, la dernière lettre de mes parents est du 3 janvier. Beaucoup de camarades sont dans mon cas et nous commençons à nous inquiéter. Que se passe-t-il donc en France ? Ai reçu des colis avec des friandises : viennent-elles de toi ? Tes lettres me sont d’un grand réconfort et je les attends avec impatience. Je n’ai pas pu t’écrire pour le 27 janvier. Espérons que l’an prochain je serai rentré en France, maintenant, je ne pense pas rentrer avant le mois d’octobre. Je suis toujours en bonne santé, j’ai supporté, assez bien, les grands froids. La neige fond, mais le soleil est toujours bien pâle. Es-tu toujours souffrante ? Refais-tu classe ? Quoi de neuf boulevard Pommery ? * Qui a ma classe ? Jusqu’ici, je n’ai rien reçu des collègues. Que sait-on de notre retour ? …. Je travaille chez des particuliers, un jour chez l’un, chez l’autre, nous sommes dix camarades dans ce cas. Au mois de mai dernier, j’ai pu sauver ton stylo mine avec lequel j’écris , ainsi que ta timbale. …
*NDLR c’est le nom du groupe scolaire où mes parents ont enseigné, avant et après la guerre
Robert Liéval
Le 6 avril 1941
…. J’ai quitté, sans en être navré, la Prusse pour le Hanovre, où je suis beaucoup mieux. Tu recevras beaucoup moins de correspondance. Es-tu, comme moi, en parfaite santé ? Quand penses-tu me voir rue Marlot ?*. ….
*NDLR ma mère habitait à cette adresse, au 9 et mes parents et moi y avons habité jusqu’en 1951
Robert Liéval
Le 27 avril 1941
…. Toujours sans nouvelles de toi, j’en suis très affecté, bien que je commence à m’endurcir. (mon caractère s’est peut-être un peu aigri, espérons que le retour en France remettra tout en place) Tu m’écris, je le sais, mais avec ce triple changement de camp, les lettres ne suivent pas. De mes parents, je suis également sans rien recevoir, cependant, avant hier, j’ai reçu d’eux un colis. Un de ces jours, je me propose de t’envoyer une étiquette pour colis, je pense sûrement répondre à l’un de tes désirs. Tu pourras m’envoyer des friandises, de préférence, car, ici, j’ai de quoi manger. Tu sais sans doute, si tu as reçu ma dernière carte du 6 avril, que, depuis fin mars, je suis chez un brave fermier du Hanovre. Rien de comparable à la Prusse. Lorsque j’ai quitté cette province, sans aucun regret, j’ai eu un moment le faible espoir d’être dirigé vers la France. Hélas ! Le principal est que je sois bien portant. Je suis légèrement fatigué, c’est que la journée est longue, de six heures et demie du matin à huit heures et demie du soir. Je regrette les petites journées de Pommery ! Le mois prochain, il y aura déjà un an que je suis prisonnier, triste anniversaire ! ….
Robert Liéval
Le 1er juin 1941
…. Depuis le 7 janvier, je n’ai reçu que ta lettre du 18 mars le 26 mai. T’ai écrit le 27 avril, le 6 avril, le 2 mars. Rien de Dufflot. – NDLR Un collègue de Pommery – De mes parents, deux lettres le 26 mai, les autres ne me sont pas parvenues. T’ai envoyé étiquette colis le 25 mai. Te souhaite meilleure santé. Suis bien portant, chez un bon cultivateur, avec un prof de dessin de Paris*. Moral bon : chaque jour on parle de retour. Amitiés à Maria. ….
*NDLR Monsieur Clairet, je pense.
Robert Liéval
Le 22 juin 1941
…. Tu peux croire à ma parfaite santé. Ce séjour à la campagne serait acceptable, si ce n’était cette pénible séparation. Ne t’inquiète pas : où je me trouve, je suis bien. Demain , je commence la fenaison. … Bien des choses à Maria. ….
Robert Liéval
Le 27 juillet 1941
…. Avec quelle joie j’ai ouvert ton précieux colis, reçu le 22 juillet, en très bon état, au complet. …. Les gâteaux secs (délicieux), les confitures (sont-elles de toi ?) Peux-tu avoir du chocolat facilement ? …. Je ne voudrais pas que cela te prive. …. Tu es en vacances je suppose ; loin de toi, je fais la moisson, travail pénible, certes, mais que je supporte assez bien. Le paysan, chez lequel je suis, n’abuse pas de moi et cela rend ma captivité moins pénible. J’ai souvent des heures de cafard, mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans ces moments, j’essaie bien de me persuader. Hélas, combien cet éloignement me pèse ! As-tu espoir en un proche avenir meilleur ? Jusqu’ici, as-tu souffert de ces temps de crise ? Selon mes parents, ce serait supportable. En est-il de même pour vous à la ville ? Est- ce qu’il y a du nouveau dans la corporation ? A mon grand regret, je suis obligé d’en rester là. -NDLR sans doute faute de place sur la lettre réglementaire – Que ta santé soit bonne, passe de bonnes vacances. Amitiés à Maria. ….
Robert Liéval
Le 5 octobre 1941
…. Octobre entamé, j’ai perdu tout espoir de retour pour cette année ! Bientôt le cafardeux hiver!espère que tes vacances se sont bien passées. Où es-tu allée ? Mademoiselle Maria est-elle de retour à Reims aussi ? N’y a-t-il pas du nouveau dans la corporation à Pommery ? Qui est inspecteur primaire ? Te souhaite de passer l’hiver en bonne santé. … .
Robert Liéval
Le 2 novembre 1941
…. Toujours en bonne santé. Attends avec impatience la réponse à ma lettre du 24 août. Je t’ai envoyé aussi une carte le 5 octobre. Je ne sais quoi penser ! Es-tu de nouveau malade ? As-tu quelques nouvelles de mes parents ? Quant à moi, compte passer l’hiver ici. Le travail s’est bien ralenti, la neige est apparue. Que deviennent les collègues de Pommery ? ….
Robert Liéval
Le 9 novembre 1941
Hier soir, je recevais ta carte du 17 octobre, très heureux, car depuis quelques semaines, moi aussi sans nouvelles. Le 29 août, je t’ai écrit une lettre et tu me réponds avec une carte réponse du 28 août : il y a erreur, ou tu n’as pas reçu ma lettre, ou tu m’as envoyé la carte réponse d’un autre prisonnier correspondant avec toi. – NDLR Commentaire de ma mère en marge « ce n’est pas possible ». –
Bref, le moral n’est pas grand, le principal est que je ne suis pas sans nouvelles de toi. Mes parents ont été, comme toi, un moment sans nouvelles. Cela ne m’étonne pas : un trou s’est produit dans mon courrier fin août et septembre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus rien, je vous sais tous en bonne santé. Dans les conditions actuelles, c’est déjà beaucoup. Bien que je ne connaisse pas ton amie du Loiret, sa mort m’a causé surprise et peine, je sais que pour toi c’était une véritable amie. Est-ce que son mari est aussi prisonnier ? -NDLR Oui, son mari, Roger Rouineau, était bien prisonnier, et elle est morte empoisonnée par des champignons. D’autres membres de la famille ont été intoxiqués, comme la grand-mère. Son mari a été libéré à la fin de la guerre et tenait un garage. Deux petites filles sont restées orphelines, la plus âgée prénommée Romaine. – Comme j’ai dû t’en parler il y a quelques mois, je te fais parvenir aujourd’hui une étiquette colis. Quelques friandises, un ou deux livres et ce sera mon Noël ! …. ne connais-tu rien sur notre retour ? Chaque fois, j’éprouve le besoin de poser cette question. Pourtant, je sais que si tu connaissais quelque chose … ! Quand irai-je te surprendre rue Marlot ? -NDLR L’adresse de maman à Reims.- Qui sait ? Espérons! ….
Robert Liéval
Le 21 décembre 1941
…. Le 18, ta lettre et ta carte du 20 novembre. Heureuse surprise ce jour là, pour moi qui était sans lettre. (Une fois de pus, un peu de « baume au coeur ») J’ai reçu le contenu des paquets que tu as envoyés à mes parents. Bien des fois merci. Suis dans l’impossibilité de t’envoyer une photo maintenant. Je n’ai pas eu beaucoup de photos à ma disposition, mais je ne désespère pas. Je ne t’ai pas oubliée. Je me porte bien. Amitiés à Mademoiselle Maria. ….
Robert Liéval
1942
Le 25 janvier 1942
…. Sur ta carte du 4 janvier, que j’ai reçue hier, mon courrier te semble rare et irrégulier. Je tiens à m’en excuser, mais réfléchis et tu verras bien combien je disposais de cartes et lettres pour la Noël et le Nouvel an. J’ai bien reçu jusqu’ici les colis de mes parents, mais je n’y ai pas trouvé de photo : j’ai d’ailleurs demandé à mes parents comment cela se faisait. Je ne désespère d’ailleurs pas de recevoir quelque chose ces jours-ci. Des étiquettes, je t’en ferai parvenir une le premier dimanche de février. Tous les correspondants que j’ai m’en réclament : avec deux par mois, je ne peux satisfaire tout le monde. Merci beaucoup pour le colis que tu m’as envoyé le 8 janvier, je vais l’avoir dans quelques jours. Merci également pour tes bons vœux, quant au retour, je n’y compte encore pas pour cette année. Je serai donc encor bien longtemps seul et je pourrai méditer. …
Robert Liéval
Le 15 février 1942
…. As-tu reçu ma carte du 25 J. je n’ai pas encore reçu ta photo. Ma mère me l’a envoyée avec tes livres. J’attends le colis cette semaine. J’ai fait un cadre à ton intention. Ma mère te considère comme une de mes meilleures amies. Que t’écrit-elle ? Ma santé bonne. Moral celui de tous le PG.- NDLR Prisonniers de Guerre – On rêve ! On parle du passé … Je n’ai pas de calendrier. J’ai peut-être fait des oublis. M’en excuse. …
Robert Liéval
Le 8 mars 1942
…. J’ai reçu ta dernière lettre le 28/2/42 et ton dernier colis. Il m’a très bien plu. Merci beaucoup. Surtout, ne te prive pas. Les gâteaux secs : délicieux, les friandises me font énormément plaisir, je n’ai pas encore goûté aux poires. Mais, ce qui m’a le plus touché, ce sont les photos, tant celles de mes parents que la tienne. Une chose est regrettable : le cadre est trop petit et maintenant le temps me manque. J’ai, depuis Noël, confectionné deux bagues . Comme tous les prisonniers, je travaille ; à la fin du mois, il y aura un an que je suis chez le même cultivateur. Te dire ce que j’y fais, je vais te donner mon emploi du temps pour la journée d’aujourd’hui dimanche. Pour sept heures, je quitte le camp et arrive un quart d’heure après chez le cultivateur. Je donne à manger aux bêtes, déjeune puis, jusque midi, vais déblayer la route couverte de neige. Après avoir déjeuné – quoi ? Des pommes de terre – et sucé un de tes bonbons, je reviens au camp où la distribution des colis, des conserves m’attendent. J’en ai pour jusque 4 heures et je mange, cette fois, un peu de cuisine française qu’un Parisien me prépare. Je repars, ensuite, donner à manger aux bêtes jusque sept heures . Je prends mon pain du soir et reviens au camp pour t’écrire. Dans quelques minutes, je me couche. Ma lettre est courte. ….
Robert Liéval
Le 22 mars 1942
…. Merci pour les nouvelles que tu me donnes de ma mère. Je suis content lorsque d’autres personnes qu’elle me disent qu’elle est en bonne santé, car je sais que si elle était malade, elle hésiterait à me le dire. (c’est un peu comme toi!) …. je ne serai même pas encore près de toi pour le 23 avril, cette date m’est revenue à la mémoire*. Que ce jour soit pour toi une fête, ma pensée sera auprès e toi. Peut-être l’an prochain y serai-je en personne. …. je n’ai toujours pas de photo ! Excuse moi, je t’assure que je fais mon possible. Ne désespère pas, mais je voudrais que tu puisses te rendre compte de la mine que j’ai eu cet hiver, j’étais vraiment endurci. J’ai, par tous les temps, travaillé des journées entières à l’intérieur. Rien ne m’a épouvanté, seule cette longue séparation me pèse. Te souviens-tu d’un certain pressentiment que j’avais eu près de toi lors de ma seconde permission ? T’ai-je dit que je serai longtemps sans revenir ? Hélas ! Ce n’était que trop vrai !. …
*NDLR : date de l’anniversaire de ma mère.
Robert Liéval
Le 12 avril 1942
…. Tu dois t’impatienter et croire que je t’oublie. Non. Cependant, je ne t’ai pas écrit depuis le 21 mars. ( Tu dois savoir que nous ne touchons ni lettre ni carte le dernier dimanche d’un mois qui en a cinq.) Pâques fut bien triste pour moi. Je me suis reposé le vendredi saint, Pâques et son lundi, mais cette semaine nous l’avons repayé. Les premières journées de bon temps m’ont paru très pénibles. D’habitude 5h1/2 lever, 6h départ pour la ferme d’où je ne reviens qu’à 8h du soir. Ma journée terminée, je pousse un « ouf » et le lendemain, ça recommence. Comment veux-tu qu’à ce tarif là ma pauvre carcasse ne cède pas le peu de graisse qu’elle a difficilement récupéré cet hiver ! Je regrette de ne pas pouvoir me faire photographier. Malgré tout, le moral reste assez bon, surtout lorsque je reçois une lettre ou un colis de toi. J’ai ton colis de février : il est arrivé dans un triste état, le pot de confiture s’étant renversé. Ceci n’a rien retiré à ma joie, je crains toujours de te priver et j’espère qu’il n’en est rien . Les livres que tu m’as envoyés sont à la censure et pas encore revenus. Je souhaite avoir bientôt ta réponse. J’ai un camarade instituteur à Vienne la Ville, qui est rentré*. A quand mon tour ? Rien de neuf dans l’enseignement ? Joyeux anniversaire ! ….
*NDLR André Robert
Robert Liéval
Le 26 avril 1942
*NDLR Cinq ans jour pour jour avant ma naissance !
…. Ta dernière carte m’est parvenue le 21 mars et j’ai trouvé, ce mois-ci, le temps bien long : fatigué par le travail, pas de changement dans la situation, pas de lettre! Le mois d’avril n’est pas très souriant pour moi. La saint Robert, je me prépare à la passer dans les champs, seul, retiré du monde. J’aurai bien des choses à faire pour rattraper le temps perdu, lorsque je rentrerai. Certains moments, je crois que ce beau jour n’arrivera pas. On prend patience, patience, mais on arrive à désespérer. Combien de fois a-t-on l’impression d’être abandonné, si ce n’était la famille et les vrais amis ! Je viens d’interrompre ma lettre pour aller travailler et prendre mon repas chez le paysan : il est huit heures. J’ai tes colis des mois de janvier et février : merci beaucoup.
Dans le prochain paquet que tu me destineras, joins quelques cigarettes ou tabac. Fumer est un défaut que l’on pardonne à un prisonnier ! Sans cela, je suis toujours en bonne santé. Je me suis trouvé maigri ces jours-ci, je n’en fais pas cas. Pour les photos, j’attends toujours : c’est long ! Bien des choses ne dépendent pas de notre volonté ici. ….
Robert Liéval
Le 10 mai 1942
…. Très heureux que tu aies passé un congé épatant. Les moments de vacance sont les périodes les plus terribles de ma captivité : je ne peux oublier qu’un jour j’ai eu des vacances. Les grandes vacances me passent encore cette année devant le nez ! J’espérais toujours être rapatrié comme sanitaire, mais l’OKW ne pense pas vite à moi. Aurais-tu quelques tuyaux à me donner à ce sujet ? Si seulement je pouvais rentrer pour cet été. Après quelques jours passés chez mes parents pour me retaper, je fonce, c’est le mot, chez toi ! … Est-ce le 28 mai la sainte Germaine ? Bonne fête ! N’écris que sur les lignes.
*NDLR Allusion est faite ici à la mention en allemand et en français figurant sur chaque feuille de papier de format 11 cm par 15 cm, remise aux prisonniers pour écrire leur courrier : « Cette page est réservée aux prisonniers de guerre ! N’écrire que sur les lignes et lisiblement ! »
Robert Liéval
Le 14 mai 1942
…. J’ai eu ta lettre du 13 mai ces jours-ci. Je désespérais et pensais qu’elle était restée à la censure, car ils sont très sévères. Il est interdit d’écrire entre les lignes et dans la marge ainsi que d’user d’abréviations. Ta dernière lettre m’est arrivée avec quantité de traits bleus et un dernier avertissement. Cependant, le moral redevient bon. J’espère pour cette année ; peut-être n’est-ce qu’une illusion, comme j’en ai tant eu ! …. Il m’arrive très souvent de m’apercevoir que j’ai vingt huit ans ! …. Bientôt les grandes vacances, la rentrée nous apportera peut-être chose nouvelle. Ne me le cache pas, car c’est devenu une habitude de ne pas dire la vérité aux prisonniers. ….
Robert Liéval
Le 12 juillet 1942
…. Quand tu recevras cette lettre, tu seras en vacances : profites- en ! Ne pense pas trop à ton prisonnier, ses troisièmes grandes vacances se passeront à la campagne, comme ses premières. Souhaitons que, l’an prochain, je pourrai en profiter. La santé est bonne, le moral est meilleur et le travail moins pénible. Les foins se sont bien passés, je n’ai pas peiné, attendu le peu de foin qu’il y avait cette année. J’ai des nouvelles de mes parents : j’ai la nette impression qu’elle se fait de la bile*. As-tu des nouvelles de chez moi ? Que dit ma mère ? Sur toutes les photos, je lui trouve un si triste visage, qui me fait une peine infinie. C’est ce qui me pèse le plus dans ma captivité et je ne puis me raisonner : certains jours, j’ai l’impression de devenir fou ! Et je ne suis pas le seul. Enfin , les jours passent, j’espère malgré tout en voir bientôt la fin, j’ai de bonnes nouvelles de mes parents à ce sujet ! Espérons, espérons, je ne fais que cela. Mon anniversaire – le trois juillet – me fut plus agréable que la saint Robert : mes patrons m’ont réservé une petite surprise ce jour-là et ils sont toujours gentils avec moi, ce qui est appréciable. ….
*NDLR Il s’agit sans doute de ma grand-mère
Robert Liéval
Le 26 juillet 1942
…. Tu as été un certain temps sans recevoir de mes nouvelles, en particulier en mai et juin. Je t’ai écrit le 10 mai, en même temps qu’à mes parents. Je n’ai, à ce jour, aucune réponse à des deux lettres et je ne compte plus en avoir. Ensuite, il y a eu des évasions et la correspondance a été suspendue. Puis, on nous apprend bien qu’un wagon contenant lettres et paquets destinés aux PG -NDLR Prisonniers de guerre – a été détruit par la R.A.F. -NDLR la « royal air force » – nous jouons vraiment de malchance ; je te promets qu’à l’avenir tu auras de mes nouvelles deux fois par mois, ainsi , ce ne sera pas trop long ! Malgré tout, je suis en parfaite santé, j’ai grossi ; j’ai repris ce que le printemps m ‘avait enlevé. (Je regrette il est strictement interdit de se faire photographier!) Comment se passent tes vacances ? Es-tu allée chez tes parents ? Tu ne m’en parles pas. Ta mère est- elle toujours malade, ton père toujours aussi brave homme ? D’après lui, quand la guerre se terminera-t-elle ?* Je crois que nous devrons malheureusement passer cet hiver dans la même situation. Une déception de plus ! As-tu des nouvelles d’Attigny ? -NDLR là, ou habitent les parents de mon père – Que deviennent les collègues de Pommery ?* ….
*NDLR Mon grand-père était un Général à la retraite qui avait combattu pendant la guerre de 1914.
*NDLR Nom du Boulevard où se situe l’école où mon père a enseigné avant et après le guerre.
Robert Liéval
Le 23 août 1942
…. J’ai tes lettres du 29 juin et du 30 juillet et ton colis du 16 juillet : merci beaucoup. J’ai l’impression que tu te prives pour m’envoyer de si copieux colis par ces temps de restrictions. Je t’écris irrégulièrement, malgré mes promesses, souvent, cela m’est matériellement impossible. Quelles idées noires te forges-tu ? Comme toi, je crois que mon retour est bien précaire. J’ai demandé pour passer mon caducée au camp, mais rien n’est organisé en ce sens. …. Passe de bonnes vacances et attendons l’avenir ! C’est ce que je fais dans la mesure du possible. Malgré tout, certains jours, je suis cafardeux. Quel est le prisonnier qui ne l’a pas encore été ? Ma santé est bonne. J’ai toujours beaucoup de travail. Je suis en pleine moisson et c’est pénible. Si tu me voyais, déguisé en paysan allemand, tu en rirais ! ….
Robert Liéval