C’est ainsi que mes préparatifs terminés, avec une bicyclette bien garnie derrière comme devant, je dis au revoir à la famille Schombourg, qui m’avait si bien traité ces deux ou trois dernières années. Je me souviens encore de mon premier coup de pédales : les mouchoirs s’agitèrent, je disparus, tout s’estompa, j’étais sur le droit chemin de la liberté. Un quart d’heure plus tard, j’aperçus, tout souriant, mon petit Espagnol, qui m’attendait près de la ferme. Personne n’était auprès de lui pour l’accompagner dans les derniers moments, ce qui m’étonna fort, car je soupçonnais mon camarade d’avoir quelques relations avec le fille de la fermière. Mais, d’autre part, je pensais que l’œil des voisins, derrière les rideaux, cherchait à tout voir et tout savoir. Il fallait se méfier des langues qui ne manqueraient pas de se délier. On savait qu’après l’arrivée des alliés, la jalousie et la médisance éclateraient au grand jour. Après une dernière vérification de nos bagages qui débordaient de nourriture, lentement nous nous dirigeâmes vers Neudorf : la journée s’annonçait magnifique.
En arrivant au village, il fallait montrer patte blanche et je tentai de joindre à nouveau l’officier de liaison qui m’avait dépanné. Effectivement, je le vis et, une dernière fois, j’essayai de lui arracher un itinéraire. Simplement, avec une certaine réticence, il m’indiqua que les ponts de Bielefeld, d’Osnabrück et de Munster étaient rétablis et que c’était là notre itinéraire le plus sûr. Nous lui fîmes nos adieux et, après l’avoir remercié une nouvelle fois sous l’œil des Britanniques, nous partîmes vers Bielefeld. On ne voyait plus de troupes, sauf quelques camions militaires au passage et nous ne tardâmes pas à tomber sur une route principale, où l’on croisait un flot de réfugiés, qui se dirigeait en étaient envahis par une foule bruyante et animée toute la nuit ce qui, dans le noir, nous empêchait de dormir. (problème ?? VV)
sens contraire, vers l’est. Nous couchions le soir dans des granges, les plus petites possibles, car les grands bâtiments
Puis, en consultant ce qui restait de poteaux indicateurs à un carrefour, nous découvrîmes que nous étions à égale distance d’Osnabrück et de Bielefeld. Donc, après nous être renseignés, nous partîmes vers Osnabrück, où nous trouvâmes une ville presque totalement détruite par les bombardements . Il nous fut assez difficile de trouver la direction de Munster. La circulation sur les ponts, gardés par la M.P.* était encore libre.
*NDLR « military police », police militaire britannique
A la fin d’une étape, nous entendîmes parler de vol de bicyclettes. Aussi, avec des chaînes récupérées dans une ferme abandonnée, pour la nui, nous prîmes la sage précaution de nous enchaîner à nos bicyclettes afin d’éviter tout risque de vol au cours de notre sommeil. Il fallait aussi surveiller nos vivres, qui commençaient à diminuer ; parfois, les « tommies » nous ravitaillaient.
Avec mon petit camarade espagnol, nous nous entendions bien, nous étions optimistes, sans problèmes majeurs, quand, à Munster, la M.P. nous arrêta et nous interdit, cette fois, de franchir le pont.
Nous fûmes refoulés vers une grande caserne encore debout, où l’on rassemblait tous les étrangers, et où, soit disant, l’armée distribuait des vivres. Nous fîmes la grimace : être de nouveau prisonniers ne nous intéressait pas. C’est alors que, subitement, mon camarade décida de rebrousser chemin car, disait-il, il ne voulait pas sortir d’une prison pour échouer dans une autre. Et que deviendrait-il en France ? L’Espagne lui était interdite. J’eus beau lui dire que j’avais de la famille, sa décision était irrévocable et, vers la fin de la matinée, nous nous séparâmes en nous embrassant. Depuis, je n’en ai jamais eu de nouvelles. Quant à moi, désormais seul, il me fallait prendre une décision. rapidement. De nouveau être interné dans une caserne : non ! Et, comme tous les ponts vers l’ouest étaient gardés, je me dirigeais vers une petite route qui semblait m’emmener vers le sud . Petite route bien calme, avec aucune circulation, qui m’amena à traverser un grand bois. Les km passaient, c’était le grand silence quand, tout à coup, j’entendis des personnes parler. Je mis pied à terre et essayai de déceler la langue parlée. Plus de doute, on parlait français. L’oreille tendue, je constatais que les voix s’approchaient de moi. Effectivement, sur un petit chemin que sortait de la forêt, apparurent quatre ou cinq Français, munis chacun d’un bâton qui, après un court silence, m’interpellèrent après un premier moment de surprise et me demandèrent où j’allais avec ma bicyclette. Je leur racontais mon odyssée et ce sont eux qui m’apprirent que toutes les routes étaient barrées, que je ne pourrai pas gagner la France.
Eux-mêmes avaient tenté de fuir vers l’ouest et, comme il n’y avait qu’un seul pont, construit à Wessel par les Anglais et réservé uniquement à la troupe, comme des milliers de prisonniers qui attendaient leur tour dans une vaste prairie, ils furent contraints de revenir à leur point de départ, leur ferme, où il leur fallait bien manger. Ils ne travaillaient plus, se promenaient et, voyant mon embarras, m’invitèrent à la ferme, comme s’ils étaient chez eux. Les paysannes m’accueillirent normalement, à ce moment là les Allemands n’avaient plus la parole .
Il y avait là deux civils allemands qui n’avaient pas l’air de paysans. Mes camarades m’apprirent que c’était des savants (V1) qui attendaient leur départ pour l’Amérique.(?) Ils m’apprirent également que dans la bourgade voisine, 15 km de là, il y avait de temps en temps des départs de camions vides vers la France. Mais il fallait se trouver sur place, au bon moment, pour en profiter. Puisque j’avais une bicyclette, je leur offris d’aller, matin et après-midi, voir ce qui se passait réellement.
Dès ma première sortie, après m’être renseigné auprès d’un bureau français qui s’occupait, comme il le pouvait, du rapatriement des prisonniers, je constatai que cette bourgade, qui n’était pas complètement évacuée, avait été partagée en plusieurs quartiers : celui des Russes, des Français, des Polonais… et que toutes les rues avaient été rebaptisées : rue du général Untel, rue de Stalingrad … Et je fus étonné de voir combien les Russes recherchaient des montres et que ceux qui avaient une bicyclette tournaient en zigzaguant pendant des heures entières autour de la place publique. Ils s’amusaient comme des gamins, des petits fous.
En revenant à la ferme, je racontais tout ce que j’avais vu et entendu, en particulier que, pour être rapatrié, il fallait se regrouper en section de 25, avec un responsable. Après discussion, nous partons, le lendemain matin et comme la fermière ne voulait pas nous conduire, pour des questions de sécurité, la bicyclette fut bien garnie et, en cas d’échec, nous avions une base de repli : la ferme. Arrivés dans la bourgade dans le quartier français, chacun se mit en quête et nos dix-neuf colistiers furent vite réunis. J’en fis une double liste et nous nous rendîmes au bureau de rapatriement. Trois heures après, nous nous installions, quartier français, dans une maison, libérée spécialement pour nous. Les civils allemands disposaient de trois heures pour évacuer leur maison avec, chacun, 30 kg de bagages. Nous étions à l’étroit, mais nous avions un toit, sous lequel nous disposions de bois, de charbon, les dernières victuailles, tout particulièrement des pommes de terre. Trois furent affectés à la cuisine et les autres, par roulement, attendaient, au bureau, le départ vers l’ouest, d’un convoi de camions.
Le lendemain, vers midi, le colistier de faction rappliqua ventre à terre. Le départ était fixé vers 15 heures. Le rassemblement fut rapide et nous abandonnâmes la maison, tout en conservant la bicyclette. Sur la place publique, le convoi de camions vides attendait. Nous n’étions pas les premiers, mais nous parvînmes à prendre d’assaut un camion et à y loger notre liste entière. Sous l’oeil du chauffeur, un Canadien parlant français, j’accrochais par derrière la bicyclette, évidemment c’était formellement interdit. J’avisai un civil allemand, un peu bancal, et lui proposai l’échange de la bicyclette contre un billet de quelques marks, d’une fourchette, d’une cuillère et d’un couteau, étant bien entendu que l’échange se ferait à la dernière minute, au départ du convoi. L’Allemand, pour lequel c’était une excellente affaire, attendit très patiemment et l’échange se fit, avec l’accord du chauffeur, lors de la mise en route des moteurs. C’est ainsi que je me séparai de ce vélo, qui en quelques jours, m’avait rendu tant de services L’Allemand disparut avec son bien et le convoi mit le cap vers l’ouest. La pluie se mit à tomber, ce fut assez rare lors du printemps et même de l’année 1945, particulièrement ensoleillée.
C’est difficile à dire, mais nous roulâmes une centaine de km, entrecoupés de pauses bienvenues, le sourire demeurait sur les lèvres, pas de querelles ni aucune parole désobligeante. Chacun parlait de son retour au foyer et on sentait déjà nos rêves qui allaient devenir réalité. Le cauchemar quotidien, auquel on s’était quelque peu habitué, commençait à s’estomper. Le convoi s’arrêta dans la cour d’une grande usine, toute délabrée par des bombardements déjà anciens, car l’herbe et quelques arbustes sauvages avaient commencé à repousser sur les murs en ruine, au beau milieu des poutres de fer tordues et des madriers à moitié calcinés. Le jour commençait à décliner et nous nous demandions bien ce qu’on allait faire de nous. Quand, soudain, un officier canadien descendit d’un véhicule, la badine à la main, pour nous signifier que nous devions passer la nuit là. Ce fut la grimace générale ! Hélas nous ne pouvions que nous résigner.
Demain, ils viendraient nous chercher pour nous emmener au château qu’on voyait et nous y ferions notre toilette – nous en avions bien besoin – et nous prendrions le petit déjeuner servi par des Françaises ! En attendant, chacun se mit en quête d’un coin sec et quelque peu à l’abri pour passer la nuit le moins désagréablement possible. Quant à moi, je récupérais un madrier que je fis, à quelques cinquante cm du sol, tenir en équilibre sur deux blocs de béton ? Puis, les jambes pendantes, je m’allongeai, dans l’espoir de trouver le sommeil. Ce ne fut pas facile, mais, étant donné le sol froid, je n’avais guère d’autre solution. Durant la nuit, je fus réveillé à plusieurs reprises par le bruit des allées et venues, cherchant à chaque fois où j’étais, avec les jambes raides. De bon matin, j’entendis les deux camions qui allaient faire la navette pour nous emmener au château qui n’était cependant pas très loin. Là, surpris, nous étions accueillis par des femmes, militaires françaises, en uniforme bleu marine qui, après le décrassage, nous servirent le petit déjeuner. Il fallait maintenant attendre la formation du convoi qui devait nous permettre de franchir le Rhin. A Wesel, seul passage sur le Rhin, un pont aller, un pont retour, des milliers de pauvres gens de toutes les nations, attendaient dans les prairies un passage éventuel. Notre convoi, par moments, devait ralentir et je vis les gens s’agripper aux camions et, parfois, lâcher prise. Sur ce pont provisoire, la traversée nous semblait longue et périlleuse.
Nous atteignîmes la rive gauche du Rhin et nous quittâmes le convoi à Bréda (?) au sud de la Hollande où de nombreuses et grandes fortes femmes, vêtues du costume du pays, nous servirent la soupe populaire. Nous embarquions dans les anciens wagons, pour arriver à Reims via Bruxelles et Maubeuge.
Tout le monde chantait : »ça sent si bon la France » ! ».
NDLR Ainsi s’achève le récit de mon père. J’ai retrouvé ensuite une petite mallette bleue en carton, remplie des lettres adressés par mon père à ma grand-mère Laure Liéval et à ma mère Germaine Liéval ou encore par ma grand-mère à ma mère. Elles complètent ce qu’a écrit mon père et donne un éclairage supplémentaire à ce que tous ont vécu.