Les lettres de Laure Liéval

Lettres adressées par ma grand-mère, habitant Attigny, dans les Ardennes à ma mère enseignante à Reims.

1940 | 1941 | 1942 | 1943 | 1944 | 1945

1940

Attigny, le 23 septembre 1940

… En réponse à votre lettre du 10, nous sommes toujours sans nouvelles de notre cher Robert! mais, depuis le reçu de la lettre de Monsieur Peltier, Directeur d’école au petit Bétheny, qui a été une lueur d’espoir, nous espérons encore qu’il est prisonnier, car ce Monsieur l’a aussi entendu dire, mais ne se souvient plus par qui. Son frère aîné, qui est démobilisé – NDLR mon oncle Jean Liéval – est rentré parmi nous et a eu l’occasion de rencontrer un soldat du 246, qui lui a dit que le bataillon de Robert avait été surpris à Yonck (Ardennes), où il était en réserve et a été fait prisonnier tout de suite. Si on pouvait aller dans cette zone, nous aurions déjà fait le voyage et, peut-être aurions nous pu avoir quelques renseignements. Six mois sans nouvelles de lui, c’est bien long et nous le pleurons tous les jours. …

Laure Liéval


Attigny, le 15 octobre 1940

Aujourd’hui, c’est une bonne nouvelle que je viens vous apprendre : notre fils Robert est prisonnier. Nous avons eu le bonheur de recevoir une carte de lui le 5 octobre, datée du 4 août et, depuis, une grande lettre, dans laquelle il nous dit qu’il a été fait prisonnier le 15 mai et se trouve, en ce moment, dans le fond de l’Allemagne. Il nous réclame des vêtements chauds. Il travaille dans une ferme et nous dit être en bonne santé.
Il nous recommande, aussi, d’écrire la nouvelle à tous ses amis pour qu’ils lui écrivent. Voici son adresse : soldat Robert Liéval, N°1280 Stalag 1 B, Allemagne. Inutile de vous dire que ces nouvelles nous ont rendu des plus heureux, et c’est avec patience que nous attendons son retour.
Veuillez avoir la gentillesse de nous dire s’il était possible de faire une demande pour le faire revenir comme instituteur ? J’avais écrit à Monsieur Priolet, à l’école Pommery, mais la lettre m’est revenue. …

Laure Liéval


Attigny, le 17 novembre 1940

…. Hier, nous avons reçu une carte de Robert, mais le pauvre enfant est toujours sans nouvelles de nous et nous dit qu’il est bien inquiet à notre sujet. C’est vrai que nous avons reçu sa première carte le 3 octobre et toute sa correspondance, jusqu’ici, est datée du mois de septembre. Il est en Prusse orientale.
Le 6 octobre, je lui ai fait une grande lettre. Je pense que, maintenant, il doit l’avoir reçue. Aussitôt sa première carte, je lui ai envoyé un pull, même s’il n’était pas de couleur réglementaire. Depuis, j’ai envoyé un colis de 5 kg, avec un pull kaki*, un cache nez, des chaussettes, des chemises de flanelle, des mouchoirs, des serviettes et quelques friandises …
Vous me demandez si nous manquons de quelque chose. Oui, nous n’avons pas de laine kaki, il est très difficile de nous en procurer. Veuillez avoir la gentillesse de m’en envoyer quinze pelotes, peu importe le prix. …. Car je voudrais lui tricoter des mi-bas et un autre pull, au cas où il n’aurait pas reçu les autres. Le lui ai envoyé, aussi, un dictionnaire et une grammaire en allemand, que m’avait envoyés Monsieur Atten**. ….
J’ai déjà écrit à l’inspecteur d’académie, qui m’a répondu que les demandes individuelles étaient suspendues pour le moment, mais je vais renouveler ma demande. ….
Quand aurons-nous le bonheur de le revoir, lui qui aimait tant son école, ses élèves ? Pour lui, l’exil doit être un supplice. ….

*NDLR couleur réglementaire –
**NDLR un ami et collègue de mon père – ….

Laure Liéval


Attigny, le 11 décembre 1940 ….

Je viens vous remercier pour l’envoi de la laine, que j’ai reçue en bonne état. Cela m’a fait un réel plaisir et c’est avec ardeur que je me suis mise à tricoter, pour que mon cher grand – NDLR 1,82 m! – ne souffre pas trop du froid. Vous me demandez si Robert aime la pain d’épice ? Naturellement et je lui en mets dans ses colis. Et puis, je pense que tout fait plaisir, quand on est privé de bien des choses. Nous n’avons pas reçu de nouvelles de lui depuis un mois et nous commençons à trouver le temps long. J’ai hâte de savoir s’il a, enfin, reçu de nos nouvelles : je lui écris toutes les semaines et je ne sais encore s’il a reçu ma première lettre.
….
Je vous souhaite une meilleure santé et je ne manquerai pas, sur une prochaine lettre que j’enverrai à Robert, de lui dire que c’est grâce à votre obligeance que j’ai pu tricoter un deuxième pull. ….

Laure Liéval


Attigny, le 27 décembre 1940

…. Je viens, par la présente, vous offrir, pour vous et votre famille, mes meilleurs vœux pour la nouvelle année, espérant qu’elle nous apportera le retour de notre cher prisonnier. Nous avons reçu une lettre de Robert, datée du 27 novembre. Il nous dit avoir reçu lettres et colis et heureux de nous avoir tous en bonne santé. Votre lettre lui a fait grand plaisir ainsi que celle de Monsieur Atten. Je souhaite, de tout mon cœur, le revoir bientôt reprendre sa place parmi nous. ….

Laure Liéval


1941

Attigny, le 13 février 1941

…. Nous avons reçu, ce matin un colis de votre part, qui était, je pense, destiné à notre cher Robert et je vous en remercie pour lui. Cela lui aurait fait grand plaisir de le recevoir de vous directement mais, pour le moment, cela étant impossible, je lui ferai parvenir aussitôt que j’aurai reçu la fameuse étiquette, qui se fait attendre.
Heureusement que je lui ai envoyé deux colis de 5 kg en janvier, qu’il doit recevoir l’un en février, l’autre en mars. Cela lui fera prendre patience. Sur ses lettres, il nous dit recevoir lettres et colis régulièrement. Il est toujours dans le bled, avec six camarades et nous dit tout ignorer de la vie extérieure. Mais, le moral est meilleur depuis qu’il a de vos nouvelles et aussi de ses amis. Sur sa dernière lettre, il nous dit qu’il fait moins vingt degrés avec de la neige, mais il supporte assez bien le froid et pense passer l’hiver sans être malade, grâce aux pulls et aux chaussettes.
Maintenant, une autre bonne nouvelle : nous avons reçu, de l’inspecteur, une feuille à remplir. Je pense que c’est pour le rapatriement de Robert : nous n’osons espérer tant de bonheur. Quelle joie si, un de ces jours, nous le voyons arriver ! D’ailleurs, vous le verrez peut-être avant nous, puisque son domicile était à Reims. – NDLR peut-être rue Chavalliaud, chez les cousins Dossot – Sur ma prochaine lettre, je lui ferai part de l’envoi de votre colis . Et recevez, avec nos remerciements, les amitiés de la famille. ….

Laure Liéval


Attigny, le 12 mars 1941

…. Je viens vous remercier, pour Robert, du colis que nous avons
reçu ce matin. Il en sera très heureux, je vous assure. Nous avons reçu de lui une étiquette, aussi, je me suis empressée de lui faire un colis et d’y joindre ce que vous aviez déjà envoyé précédemment. Nous avons reçu une lettre, dans laquelle il nous dit être en excellente santé, grossi même. Il a dû quitter la ferme, car il nous dit faire du terrassement dans un village depuis le 10 janvier, avec 1,50 m de neige. Il a passé l’hiver sans rhume, mais se demande toujours à quand son retour. Il nous dit avoir besoin de bottes et chaussons. Je vais faire tout mon possible pour le satisfaire. Le cher grand va être bien privé de ne plus recevoir autant de courrier, car c’était pour lui une grande joie de recevoir lettres et colis de parents et amis. Espérons que, bientôt, finira ce cauchemar et qu’il sera de retour parmi nous. ….

Laure Liéval


Attigny, le 13 mai 1941

….Nous venons d’être un mois sans nouvelles mais, aujourd’hui, nous avons reçu une grande lettre. Le pauvre enfant est encore changé de camp. De la Prusse orientale, il est descendu à Hambourg, près de Hanovre, après un voyage de trois jours. Il est en « Kommando », avec trente neuf camarades et dit être beaucoup mieux. Il est en excellente santé, c’est le principal, mais avec tous ces changements, il ne reçoit plus ni lettres ni colis. comme sa lettre a mis un mois pour venir, je pense qu’entre temps, il a dû recevoir quelque chose. Voici sa nouvelle adresse : N°1260 (Stalag 1 B) XCAK 350 Allemagne.
Il aspire après le retour, me demande toujours quelque chose à ce sujet ; hélas, j’entends bien dire que les fonctionnaires ne vont pas tarder à rentrer, mais ce sont que des paroles et je n’ose plus espérer. Enfin, voici le beau temps, espérons que cela lui donnera le courage de supporter encore quelques mous d’exil, car cela ne peut durer éternellement. …

Laure Liéval


Attigny, le 30 mai 1941

…. En réponse à votre carte, je vois que nous sommes dans le
même cas, au sujet de la correspondance de Robert. Toutes les lettres et les cartes que je lui ai écrites, depuis début janvier au premier mars, me sont revenues. Je comprends qu’il s’inquiète de ne pas recevoir de nouvelles. Il a écrit à sa tante, en Meurthe et Moselle, lui demandant ce que nous étions devenus.* – Nous avons reçu, hier, une lettre de son camarade Atten, qui avait reçu une lettre de lui et qui nous donne son contenu. Il travaille dans une ferme, il est très fatigué mais bien nourri . Atten lui a répondu de prendre patience, qu’avec le nouvel accord beaucoup de prisonniers allaient revenir, entre autres les fonctionnaires. Puisse-t-il dire vrai : quelle joie pour nous tous !

*NDLR il s’agit de la tante Germaine Liéval, mariée à l’oncle Marcel, frère de mon grand-père. Pendant la guerre, ils avaient un café restaurant à Val et Chatillon et faisaient parie d’une filière, qui prenait en charge évadés et réfractaires de toutes sortes. –

Laure Liéval


Attigny, le 28 juillet 1941

…. J’ai un peu tardé à répondre à votre lettre, ma santé n’étant pas très bonne en ce moment. Surtout, n’en parlez pas à Robert, ce serait pour lui un chagrin.
Nous avons reçu, ce matin, le colis que vous avez eu la gentillesse de nous envoyer pour Robert. Vraiment, vous êtes bonne et je vous remercie pour lui.
Nous avons toujours de bonnes nouvelles de lui, mais une lettre, seulement une lettre par mois c’est peu. Cela lui fait tant plaisir de recevoir des lettres de ses amis et connaissances, que je ne peux pas l’en priver. J’ai, aussi, reçu une lettre d’un prisonnier, qui vient d’être rapatrié et qui était son voisin de lit au « Kommando ».* Cette lettre ne me donne pas de détails sur sa manière de vivre et ne me dit pas s’il a besoin de quelque chose, s’il est heureux ou malheureux. Aussi, je vais écrire à ce Monsieur, qu’il veuille bien me donner des détails, car, de Robert, il n’y a rien moyen de savoir. Ses lettres sont des questionnaires auxquels je réponds. De sa vie, il ne dit rien, il s’inquiète surtout pour nous ; il a peur que nous manquions de quelque chose. Ici, nous sommes plus heureux qu’en ville : je sais par ma nièce, qu’à Reims, la vie est loin d’être facile**.
En attendant le plaisir de vous lire, recevez, chère madame avec mes remerciements , les amitiés de toute la famille. ….

*NDLR sans doute de Ben Danou ou Sitruk, libérés en tant qu’originaires d’Afrique du nord
**NDLR sans doute Fernande Dossot –

Laure Liéval


Attigny , le 2 octobre 194

1…. Nous sommes sans nouvelles depuis le 26 août et je commence à trouver le temps bien long. Peut-être avez-vous reçu quelque chose depuis que vous m’avez écrit : si oui, veuillez m’en avertir au plus tôt.
Quelquefois, je pense que sa lettre a pu s’égarer. Peut-être lui est- il arrivé quelque chose ? Autant de questions que je me pose toute le journée. Aussi, je serais au désespoir si mon neveu, qui habite Reims, n’avait reçu une carte de lui, voici une quinzaine de jours*.
J’ai fait, il y a quelque temps, les démarches pour le faire revenir comme sanitaire, avec quelques protections, bien entendu, mais sans trop d’espoir. Enfin, j’aurai tout essayé.
J’oubliais de vous dire que nous avons eu la visite d’un de ses camarades de captivité : ils ont passé sept mois ensemble, en Prusse orientale, où ils étaient très malheureux. Et, aussi, une grande lettre, avec beaucoup de détails, d’un autre camarade, son voisin de lit dans son nouveau « Stalag ». Il nous donne son emploi du temps : là, il est beaucoup mieux qu’avant. Au lieu d’un instituteur, c’est un cultivateur qui nous reviendra : à cela près !

*NDLR Eugène Dossot, le mari de Fernande

Laure Liéval


Attigny, le 20 octobre 1941

..Nous avons eu des nouvelles de Robert : il nous dit être en bonne santé et moins fatigué. Les travaux des champs tirent à leur fin, ce sera peut-être pour lui un peu de repos. Il me dit avoir reçu les pantoufles que je lui ai mises dans un colis. J’ai eu, aussi, l’occasion de lui acheter une paire de bottes, qu’il m’avait demandées l’an dernier. A ce moment là, impossible de rien trouver et il va être bien surpris, car le pauvre gosse ne doit plus y compter. ….
J’ai, aussi, reçu une carte d’un camarade rapatrié, qui lui avait envoyé un bon colis, avec une paire de bas en laine bine épais, qui vont lui faire plaisir pour mettre ses bottes, et des moufles en peau de mouton*. Sa sœur** lui tricote une paire de gants : ce sera pour le prochain colis…
Les réparations de notre maison se terminent. Robert pourra dormir dans sa chambre quand il rentrera, mais combien de choses lui manqueront ! Heureusement, sa chambre à Reims est restée intacte,avec son linge et ses vêtements***.
Mais la joie du retour fera tout oublier. ….

*NDLR mon père parle de l’envoi de moufles par la mère de Ben Danou.
**NDLR Suzanne

***NDLR rue Chavailliaud dans le quartier Cernay, chez le neveu de ma grand-mère Eugène Dossot et sa femme Fernande.

Laure Liéval


Attigny, le 17 novembre 1941

…. Nous avons reçu de Robert une lettre et sa photo, qui nous a fait grand plaisir. Il est un peu maigri, mais toujours souriant. Il nous dit avoir assez de vêtements chauds pour affronter les rigueurs de l ‘hiver. Mais ce sont les chaussures qui sont défectueuses. Je pense que, maintenant, il est en possession des bottes, que je lui ai mises dans le dernier colis.Aurons nous bientôt le plaisir de le revoir, j’en doute fort et, cependant, j’espère toujours : j’ai un faible espoir comme sanitaire.

Laure Liéval


Attigny, le 20 novembre 1941

…. En réponse à votre lettre du 18, vous pouvez envoyer la photo quand vous voudrez, je la ferai parvenir à Robert aussitôt que possible. …. Hier, je me suis empressée de lui faire son colis, pour être sûre qu’il lui parvienne avant Noël, même si lettres et colis font, à présent, diligence : pas plus de dix ou douze jours, au lieu d’un mois précédemment.
Sur sa lettre, il nous dit avoir reçu ses bottes, ce qui m’a fait grand plaisir, surtout sachant ses chaussures défectueuses. Il nous dit, aussi, avoir assez de linge, de lainages en bon état, ainsi que des vêtements. Il se trouve garanti contre la pluie et le froid.
Recevez, chère Madame, les amitiés de la famille ….

Laure Liéval


Attigny, le 1er décembre 1941

…. En réponse à votre lettre de ce matin, j’ai bien reçu le colis et
vous en remercie, ainsi que pour la photo, que je joindrai dans un prochain envoi, probablement vers le 15, qu’il pourra peut-être recevoir pour le nouvel an. ….
Il me recommande, surtout, d’avoir soin de ma santé : je crois que c’est, pour lui, une préoccupation. Il nous dit, aussi, que le froid a repris depuis quelques jours, comme ici. Ce qui me console, c’est que, d’après ses lettres, je crois que son moral est meilleur. ….

Laure Liéval


Attigny, le 5 décembre 1941

…. Nous avons reçu, ce matin, en même temps que votre lettre, une carte de Robert : il nous dit être bien content de ses bottes. Cela a été, pour lui, une bonne surprise. …. Il sait aussi que notre maison est, en partie réparée ; il nous dit en être heureux pour nous. Merci pour vos bons souhaits ; veuillez, en échange, recevoir les meilleurs vœux de la famille. Ce qui reste à faire sera fait après la guerre, mais quand ? ….

Laure Liéval


1942

Attigny, le 2 janvier 1942

…. Merci de vos bons souhaits ; veuillez, en échange, recevoir les meilleurs vœux de la famille. Que cette nouvelle année nous apporte le retour de notre cher Robert, c’est notre désir le plus cher.Attigny, le 17 novembre 1941
Nous avons reçu de lui une lettre ce matin, datée du 14 décembre : la santé est bonne. Il nous demande notre avis, au sujet de son retour. Que dire ? Que nous l’espérons parmi nous cette année.
Il est bien désolé pour ses bottes : les talons se décollent. C’est malheurux d’avoir payé 324 francs et d’être mal tombé. C’est vraiment la fatalité. Si vous lui faites un colis ces jours-ci, mettez lui un tube de colle à rustines de pneu de vélo, je pense que ça pourra lui servir. Je lui dis aussi, d’y faire mettre des chevilles de bois, en attendant.
Je lui avait envoyé la photo de la maison : il en est très heureux, car il se demandait toujours dans quel était elle était. C’est surtout le derrière qui a pris.

Laure Liéval


Attigny, le 24 janvier 1942

…. J’ai un peu tardé à répondre à votre lettre, j’attendais d’avoir des nouvelles de Robert pour vous les communiquer. Mais se faisant attendre, ce sera pour une lettre suivante. Comme Robert est dans l’impossibilité de vous en voyer une photo et que vous êtes si bonne pour lui, je vous joins à ma lettre une petite photo qu’il nous a envoyé en plus de celle dont je vous avais parlé. Je pense qu’elle vous fera plaisir. Ici, nous avons une température sibérienne, 30 cm de neige, ce qui n’est pas très bon pour moi. Je prends le plus de précautions possible. J’espère attraper le beau temps sans trop de dommage. Robert a un camarade instituteur qui vient d’être rapatrié. Je ne lui en parlerai pas, cela lui donnerait le cafard. Si seulement nous avions le bonheur de le revoir cette année ! En attendant cette joie, recevez, chère Madame, les amitiés de la famille.

Laure Liéval


Attigny, le 14 février 1942

…. J’attendais des nouvelles de Robert pour vous écrire. Nous avons reçu une lettre et une carte de lui. Il nous dit être en bonne santé : comme ici, le froid se fait sentir.
Avec sa provision de lainages, il ne craint pas le froid.
Il nous dit qu’il est très bien et, surtout, bien vu de tout le monde. Il est beaucoup moins fatigué que pendant les mois d’été avec les travaux des champs. ….
Merci de vous inquiéter de ma santé. Malgré le froid rigoureux que nous avons eu jusqu’ici, je n’ai même pas eu un rhume. En revanche, ce qu’il va nous trouver vieillis, son père et moi ! Vous pensez, nous avons des soucis, pas beaucoup de santé, un commerce sur les bras, à notre âge et puis des ennuis de toutes sortes, principalement notre séparation d’avec Robert. Tout cela n’est pas fait pour nous rajeunir.
Enfin, nous espérons avoir encore le courage de supporter notre épreuve en attendant notre cher Robert. Je vous quitte ….

Laure Liéval


Attigny, le 2 mars 1942

…. Je viens, de nouveau, vous donner des nouvelles de Robert. …. Il nous a donné l’emploi de son temps, pour la journée. Le matin, son travail consiste à préparer et à alimenter le bétail et, l’après-midi, à couper du bois dans la forêt. Il nous dit ne pas avoir froid, être bien abrité dans les bois et, comme nous, avoir beaucoup de neige. Malgré les rigueurs de la température, il n’a pas eu de rhume. Malheureusement, ses bottes se décollent encore sur le côté. …. J’ai reçu, ce matin, de l’académie, un questionnaire très urgent à remplir, que je me suis empressée de faire.
C’est, peut-être,, en vue d’un rapatriement, car sur sa dernière lettre, Robert dit que le recensement des prisonniers instituteurs a eu lieu en Allemagne. Il ajoute qu’il n’espère pas un retour prochain. Enfin, espérons quand même !
Espérant recevoir bientôt de vos nouvelles, recevez nos amitiés.

Laure Liéval


Attigny, le 17 avril 1942

…. j’ai un peu tardé à vous répondre et je m’en excuse : en ce moment, le jardin nous donne un peu de travail. Robert nous recommande bien de jardiner, car il prévoit que l’on aura grand besoin de légumes pour cette année. Nous avons toujours de bonnes nouvelles de lui.
Ces jours-ci, j’ai eu l’occasion de lui acheter une autre paire de bottes, que je lui enverrai quand il me le demandera. Je pense, que, pour l’hiver prochain, nous aurons le bonheur de le revoir tous. Il avait un camarade prisonnier à Stuttgart et son camp est transféré à Strasbourg : au moins, celui-la est déjà bien rapproché. Il nous dit regarder le coucher de soleil sur les Vosges, chose douce à son regard.
Quant à ma santé, ça va assez bien pour le moment, quoique je sois fatiguée, notre bonne ayant dû nous quitter pour rentrer en Italie. C’est qu’il ne me faut plus beaucoup de travail maintenant, heureusement que le travail est bien ralenti.
Cette année, nous avons notre petite fille qui fait sa communion*. Bien triste journée pour nous : Robert, qui est son parrain, n’est pas là. Nous ne faisons aucune réunion de famille : ce sera pour son retour. ….

*NDLR Janine Liéval , fille de mon oncle Jean Liéval et de ma tante Danièle. –

Laure Liéval


Attigny, le 6 juin 1942

…. Je lui mets quatre paquets de cigarettes dans chaque colis. Lui qui ne fumait pas beaucoup, c’est probablement pour tuer le cafard.
Nous avons reçu ces jours-ci une carte de lui : il se trouve dans une période creuse pour les travaux des champs, alors, il va dans les bois faire des fagots. Lui qui n’est pas très éloigné de Brême, a dû entendre le bombardement. Pourvu que nos prisonniers n’en souffrent pas ! A quand la fin de ce cauchemar ! Nous avons passé la communion bien tristement : la présence de Robert nous manquait. Je lui écris aujourd’hui que sa nièce a passé, avec succès, son examen pour le diplôme d’études primaires*. Cela lui fera grand plaisir, car il s’intéresse beaucoup à elle. Je suis certaine que, dans ses moments, bien rares, de tranquillité, il doit souvent penser à sa « petite tante », comme il aimait à l’appeler**. Il me demande aussi ce que nous avons fait pour activer son retour. Nous avons fait tout ce qui était possible : comme infirmier, il aurait fallu le caducée. Je sais qu’il était pour passer l’examen quand il était au 155ème. Mais, comme il a été reversé au 246ème, je ne sais plus. Enfin, j’espère quand même avoir le bonheur de le revoir cette année. Une situation assez tragique ne peut plus durer plus longtemps. Recevez les bonnes amitiés de la famille. ….

*NDLR Le certificat d’études primaires.
**NDLR Il a continué à l’appeler ainsi par la suite.

Laure Liéval


Attigny, le 2 juillet 1942

…. En réponse à votre lettre de ce matin, nous sommes heureux que vous ayez reçu des nouvelles de Robert. Cela doit le réconforter de savoir que ses amis ne l’oublient pas. …
Sur, une lettre, je lui faisais remarquer que son moral n’était plus aussi bon. Il me réconforte en me disant qu’en effet, à cette date, il était bien fatigué, car le patron de la ferme étant en permission, il avait voulu finir les semailles avant son départ. Maintenant, il a moins de travail, en attendant la fenaison et la moisson. Il nous demande où en sont les démarches faites à son sujet. Je lui avais dit que la préférence pour les sanitaires allait à ceux qui avait le caducée. Il me dit avoir fait une demande pour le passer auprès des autorités allemandes. Ceci est presque impossible à réaliser, alors, je n’ai pas beaucoup d’espoir. Maintenant, j’ai reçu d’un camarade de captivité, un questionnaire sur sa situation au régiment. Ce camarade, avocat*, habite Limoges, et me dit qu’il va faire l’impossible pour Robert. Il me parle d’aller à Vichy, lui-même ayant un parent là-bas, qui est au service de rapatriement des prisonniers sanitaires. Je me rattrape à toutes les branches : c’est peut-être encore une désillusion de plus. …

*NDLR sans doute Danou

Laure Liéval


Attigny, le 31 juillet 1942

…. Nous aussi, avons reçu, aujourd’hui, une lettre de Robert, mais elle dit tout le contraire de la vôtre ! Il nous dit être en bonne santé et avoir bon moral. Par votre lettre, je vois que le pauvre grand a, lui aussi, des moments de découragement. Il connaît ma santé délicate, quoique, depuis un moment, je me trouve très bien, tout en étant bien maigrie. Cela ne m’empêche pas de travailler ; du reste, dans notre commerce, il le faut . Cela, il le sait bien, c’est pour cela qu’il se contrarie à ce sujet. J’ai beau lui dire que je fais ce que je peux, il ne me croit pas.
Enfin, espérons que cette maudite guerre touche à sa fin et que nous aurons bientôt le plaisir de le revoir.
Il me dit bien recevoir tous ses colis et il a de bons amis en zone libre : cela est réconfortant. En attendant le plaisir de vous lire, recevez les amitiés de la famille. ….

Laure Liéval


Attigny, le 7 septembre 1942

…. Si j’ai tardé à répondre à votre lettre, c’est que j’attendais des nouvelles de Robert, mais toujours rien. Peut-être avez-vous plus de chance que moi ? Je trouve le temps bien long, sa dernière étant datée du 28 juillet. ….
Quand donc serons-nous tranquilles ? Il ne faut guère espérer le revoir avant la fin de la guerre. Je lui ai envoyé un bon colis avec les bottes qu’il me réclamait. Pourvu qu’elles ne subissent pas le même sort que la correspondance.
Comme vous, je ne vois pas ce que cette phrase veut dire : peut- être a-t-il un faible espoir, que nous ne pouvons qu’entretenir. Nous venons d’avoir la visite de deux de ses camarades instituteurs, plus heureux que lui. Cela m’a fait plaisir de les revoir, mais j’ai eu bien mal au cœur ! Les pauvres n’en sont pas la cause. ….

Laure Liéval


Attigny, le 13 septembre 1942

… Je reçois, aujourd’hui, deux lettres de Robert, l’une datée du 9
août 1942 et l’autre du 23, ce qui met fin à mes inquiétudes à son sujet.
Il nous dit être en bonne santé, en plein travail de moisson, mais pas fatigué. Il a un peu maigri et il est déguisé en paysan.Il dit que cela ne va pas mal, mais qu’il préférerait faire sa petite classe. Espérons que ce sera pour bientôt, que, l’an prochain, il pourra profiter de ses vacances.
Nous avons eu la visite de Monsieur et Madame Ingebos , venant nous dire que vous avez eu, récemment une lettre de Robert. – NDLR Ils étaient instituteurs au groupe scolaire Pommery avec mon père et ma mère et ont pris, par la suite leur retraite à Attigny où ils sont enterrés dans le même cimetière que mon père. – Cela nous a bien rassurés à son sujet. C’est qu’il y a tellement de crainte avec ces bombardements . Un jeune homme du pays a écrit à ses parents que leur baraquement a brûlé, qu’il n’avait eu que le temps de se sauver, sans rien emporter. Il se trouve, aujourd’hui démuni de tout : plus de vêtements de rechange, ni de provisions. ….

Laure Liéval


Attigny, le 7 octobre 1942

… J’attendais, pour vous répondre, une lettre de Robert. Mon attente n’a pas été déçue : ce matin, nous avons eu de lui une bonne lettre, pleine de courage et de patience*.
Il a reçu ses bottes, ce qui lui a fait grand plaisir : le voici chaussé pour l’hiver. Je les avais mises dans une petite caisse, qui lui est arrivée intacte avec son contenu : un bon colis de 8 kg. J’étais inquiète, jusqu’ici, me demandant s’il lui parviendrait. Je lui annonce, aussi, son augmentation de traitement : toutes ces petites choses lui feront prendre son mal en patience.
Pour ce qui est de lui mettre du champagne dans un colis, je vous avoue que je n’y ai jamais songé . Si cela vous fait plaisir, vous pouvez en envoyer, mais il faudra soigner l’emballage, qui sera, de préférence, une petite caisse. Je sais qu’une personne des environs a déjà envoyé du vin à son mari, qui l’a très bien reçu. Tout cela dépend des camps, mais surtout, pas d’alcool, car il serait puni ; je crois que le plus prudent est d’attendre son retour.
Il ne doit pas souffrir de la faim, car je lui réclame toujours des étiquettes et il me répond qu’il ne peut en envoyer que deux par mois, et que cela est suffisant. Il me dit, aussi, que les produits vitaminés que je lui envoie, lui font beaucoup de bien, aussi, j’en remets dans tous les colis. La santé, pour le moment, est assez bonne ; à sa lettre, je joins une photo de la famille, prise avec son appareil. …

*NDLR Il lui en faudra encore pendant deux ans ! –

Laure Liéval


Attigny, le 31 octobre 1942

…. Nous aussi, avons eu le bonheur de recevoir deux lettres de Robert, à la même date que vous. Il nous dit être toujours en bonne santé, mais un peu fatigué. Il n’espère plus être de retour avant l’hiver, aussi, il nous demande de la musique, ayant acheté un banjo pour égayer ses soirées d’hiver.
Aussi, comme nous avions deux étiquettes, nous avons fait, de suite, un bon colis et joint quelques chansons.
Il nous dit aussi être bien résigné, ne pas se faire de bile, mais être devenu dur de caractère. J’espère qu’à son retour, tout cela se dissipera. J’ai répondu à ses deux lettres le même jour. Il pose tellement de questions, qu’une lettre ne suffit pas pour répondre à tout. Je lui avait envoyé la photo de la maison devant et derrière ; malgré les réparations, il a pu se rendre compte des dégâts. Alors, il me pose un tas de questions pour ce qui s’est passé à l’intérieur. Il s’informe de tout. Ainsi, je lui avais envoyé une photo prise dans la cour, sur laquelle on pouvait voir les baraques à lapins. Il nous dit en avoir compté dix sept et, cependant, on ne voyait que les oreilles.
Pour le moment, notre santé est bonne, mais comment allons- nous passer l’hiver avec si peu de chauffage ?
En attendant le plaisir de vous lire, ….

Laure Liéval


Attigny, le 20 novembre 1942

…. Nous aussi, nous avons eu une lettre de Robert, une lettre plutôt triste. On voit qu’il s’ennuie. Peut-être que, maintenant, s’ils sont au courant des événements, ont-ils un peu plus de joie au cœur, mais que c’est long et quelle misère !
Il nous dit ne pas recevoir de colis. Je ne cesse de lui réclamer des étiquettes : il a été deux mois sans nous en envoyer et, maintenant cela lui fait un creux dans les envois et cela lui semble dur. Ici, nous avons toute facilité pour faire les colis : nous avons un comité du colis aux prisonniers. Il a droit à deux colis de trois kg par mois, que l’on peut compéter jusqu’à cinq kg. En plus de cela, sa sœur va faire les colis, ce qui lui permet de savoir quand il y a quelque chose d’intéressant*. ….
Il nous réclame, aussi, de la musique : j’en ai mis dans un colis et sa sœur en prépare encore pour le prochain.
J’ai bon espoir que c’est le dernier hiver qu’il passe loin de nous**. Pourvu que les événements ne les fassent pas trop souffrir !***
Il nous dit aussi que, le jour de la Toussaint, pendant que nous étions à la messe, lui plantait des poteaux électriques. Drôle de travail pour un jour de repos ! ….

*NDLR Suzanne Liéval
**NDLR Eh non, grand-mère, il en reste encore deux après !
***NDLR je pense que ma grand-mère fait allusion aux bombardements alliés sur l’Allemagne.

Laure Liéval


Attigny, le 18 décembre 1942

…. Il me dit être au courant de événements de France. C’est peut-être pour cela que le moral est un peu meilleur. Comme nous tous, il doit entrevoir le fin. Espérons que la nouvelle année nous apportera cette joie.
Sur toutes ses lettres, il me demande qui le remplace dans sa classe. Comme vous êtes mieux placée que moi pour le renseigner, dites-lui dans une prochaine lettre. . …
Il me dit aussi qu’il va partir prochainement du camp un train de sanitaires. Il se demande s’il sera de ce convoi. Tout cela dépend de la date à laquelle la demande a été faite, mais je ne puis le renseigner là-dessus. Quand je demande où en est la demande, on me répond : ça suit son cours. Je n’ai guère d’espoir, vu qu’il est célibataire. ….

Laure Liéval


1943

Attigny, le 18 janvier 1943

…. Je viens vous demander si vous avez reçu, ces temps derniers, des nouvelles de Robert : nous sommes sans nouvelles de lui depuis Noël, et je commence à m’inquiéter. Je sais que beaucoup de personnes sont dans mon cas en ce moment, le courrier des prisonniers marche très mal. Peut-être que, pour le nouvel an, il a voulu en disposer pour écrire à la famille. Répondez-moi au plus tôt. ….

Laure Liéval


Attigny, le 23 janvier 1943

…. Ce matin, nous avons eu le joie de recevoir une lettre de
Robert datée du 20 décembre et deux étiquettes. Peut-être avez- vous, aussi, reçu quelque chose. Enfin, nous voilà rassurés.
C’est une bonne lettre : le moral a l’air d’être bon. Il nous dit que trois de ses compagnons de « Kommando » sont partis, au titre de la relève et ajoute : « encore un départ qui me passe sous le nez ». Le pauvre grand, vu sa situation de célibataire,, il ne faut guère espérer le revoir avant la fin. Nous n’avons qu’une chose à souhaiter, c’est que les événements se précipitent, pour hâter son retour. C’est mon plus cher désir. ….

Laure Liéval


Attigny, le 3 février 1943

…. Nous aussi, nous avons eu trois lettres de Robert en quinze jours et le moral a l’air d’être bon. Sur sa dernière lettre, il nous dit avoir espoir d’être bientôt parmi nous : s’il pouvait dire vrai ! Quel cauchemar de moins ! Je ne sais sur quoi il base cet espoir. Peut-être est-il au courant des événements. Enfin, faisons comme lui, espérons le revoir bientôt.

Je l’avais prévenu qu’il ne recevrait pas de colis de Noël, faute de nous avoir envoyé des étiquettes. Mais, sur sa dernière lettre, il nous dit avoir reçu trois colis que nous lui avions envoyés en décembre et, un autre, en janvier. Il en a encore deux en route. J’ai reçu, de l’inspecteur primaire, un bon pour un colis : c’est le produit d’une collecte parmi le personnel enseignant et la chorale universitaire. On lui enverra lundi prochain. Je l’ai déjà prévenu : je pense que ce geste lui sera d’un précieux réconfort. ….

Laure Liéval


Attigny, le 10 mars 1943

…. Nous aussi, avons eu le bonheur d’avoir deux lettres de Robert et, comme à vous, il nous fait part de son espoir d’être bientôt parmi nous. Mais, quelle désillusion pour lui et combien il aura de peine, si cet espoir ne se réalisait pas. Je vous dirais que, pour ma part, je n’y compte pas, malgré les nombreux départs, soit-disant pour la relève : très peu de prisonniers son t de retour. Enfin, espérons quand même, mais je n’ose croire autant de bonheur !
…. Sa sœur, en ce moment, lui prépare un bon colis de 5 kg, avec beaucoup de friandises*. Il nous dit toujours n’avoir besoin de rien, mais je suis certaine qu’il est heureux de recevoir un colis. C’est toujours un peu de la maison et rien que cela doit lui faire plaisir.
Notre fils aîné est toujours là : en ce moment, il a le cafard**.beaucoup de jeunes s’en vont d’ici : treize cette semaine et douze demain. Et comme ce sont des plus jeunes, il se dit « mon tour approche peut-être ».
Je crois que nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Je vous avoue qu’un jour j’espère et, le lendemain, je désespère. …. Dans l’espoir de vous lire, recevez les amitiés de la famille.

*NDLR Suzanne
** NDLR Mon oncle Jean Liéval, né en 1907 sept ans de plus que mon père

Laure Liéval


Attigny ,le 30 mars 1943

…. Nous sommes encore sans nouvelles de Robert : sa dernière lettre, que nous avons reçue le premier mars, était datée du 24 janvier et, depuis, rien, même pas une étiquette. Je crains qu’il ne lui soit arrivé quelque chose car, jamais, il n’avait été aussi longtemps sans nous écrire.
Si vous avez reçu une lettre de lui plus récente, veuillez nous en faire part aussitôt que possible.
Avec mes remerciements, recevez nos bonnes amitiés.

Laure Liéval


Attigny, le 6 avril 1943

…. Comme vous, et aux mêmes dates, nous avons reçu deux lettres et une carte de Robert : je crois qu’il nous écrit le même jour. Enfin, il est en bonne santé, c’est le principal. Mais, au sujet du retour, je crains pour lui une grande déception. S’il compte sur la relève, je crois qu’il peut encore attendre longtemps, car il y a beaucoup de départs et peu de retours. Il me fait part de son avancement : le voici en quatrième , malgré sa captivité. -NDLR le quatrième échelon ? – Il l’aura appris probablement par la lecture d’un bulletin ou par un camarade , et cela a dû être un petit réconfort dans son exil.
Il se contrarie aussi pour son frère qu’il croit en Allemagne. Je lui dit cependant dans toutes mes lettres qu’il est toujours ici, peut- être pas pour longtemps, mais en attendant, c’est toujours cela de gagné.
Comme je comprends son impatience de nous revoir tous, de reprendre ses habitudes, lui qui aime la tranquillité et aussi sa liberté. Ce doit être pénible pour lui de se sentir toujours surveillé.
Enfin, espérons quand même le voir bientôt en bonne santé, puisqu’il nous dit avoir une mine superbe. ….

Laure Liéval


Attigny, le 19 avril 1943

…. En réponse à votre lettre du 14, je vous remercie de votre gentillesse, d’avoir envoyé un si bon colis à Robert. Je me demande comment, étant seule, vous pouvez arriver à faire un colis : c’est sûrement en vous privant, ce que je regrette, car votre santé peut en souffrir. Aussi, je vous demande de m’envoyer les étiquettes que vous recevrez, car nous avons plus de facilité que vous.
Nous n’avons pas eu d’autres lettres de Robert, aussi vous me demandez mon avis au sujet des 250 000. malgré que mon plus cher désir serait de le revoir, je préfère qu’il reste bien tranquille dans la ferme, que de venir passer quelques jours avec nous et, après, retourner travailler. Avec tous ces bombardements, je serais encore plus inquiète ou, alors, qu’il revienne définitivement. Quelle joie pour nous, je n’ose croire à tant de bonheur. Le revoir reprendre ses habitudes à la maison : je le revois toujours quand il partait pour Reims, il avait l’habitude de se retourner pour me dire au revoir aussi longtemps qu’il lui était possible.
Je souhaite, Madame, que votre santé se soit améliorée et recevez de la famille, avec nos remerciements, nos bonnes amitiés.

Laure Liéval


Attigny, le 7 mai 1943

…. Comme je le pressentais, c’est une grande désillusion qui attendait Robert. C’est que, dans le camp, même entre prisonniers, les petits tours ne manquent pas.
Nous avons deux voisins qui sont rentrés la veille de Pâques et cela me fait mal au cœur en pensant que Robert aurait pu être du même convoi. Ils ont été prévenus huit jours à l’avance et n’ont pu avertir de leur arrivée. Pensez, quelles joyeuses Pâques pour la famille !
J’ai fait faire une attestation par le maire comme quoi Robert était sanitaire. Nous lui avons joint dans un colis expédié aujourd’hui. Il doit la remettre au lieutenant, conseiller du camp. C’est peut- être par cela que j’aurais dû commencer les démarches pour son retour, mais l’on ne sait jamais à qui s’adresser pour avoir le bon renseignement ; c’est sur l’avis d’un rapatrié : je ne sais si cela aura une grande influence, mais il ne faut rien négliger.
Il me racontait aussi qu’il aurait dû rentrer au mois de décembre, et au dernier moment, un autre est parti à sa place. C’est probablement ce qui est arrivé à Robert.
Enfin, espérons qu’un jour viendra où nous aurons le bonheur de le revoir. ….

Laure Liéval


Attigny, le 10 mai 1943

…. En réponse à votre lettre de ce matin, nous demandant notre avis au sujet de Robert, comme vous, nous pensons que pour lui, il vaudrait mieux rester où il est. Dites-lui bien qu’il fasse tout son possible pour y rester, car, s’il devenait civil, il perdrait tous ses droits et peut-être son traitement et n’aurait plus une chance d’être rapatrié.
Et voyez notre anxiété, Madame, de le savoir en usine sous les bombardements, privé de nourriture et de sommeil. Nous avons un petit voisin qui est venu en permission, il était parti depuis deux mois, il a maigri de sept kg et dit que la vie est un enfer. Plusieurs de ses camarades ne veulent plus repartir.
Expliquez bien à Robert, sans trop faire d’allusions, que c’est beaucoup préférable qu’il reste où il est, dans les mêmes conditions et, qu’en changeant, il a plus à perdre qu’à gagner.
Je lui fais aujourd’hui des confitures de fraises qu’il aime tant. Si cela n’est pas pour vous déranger, voudrez-vous aller chez Bourquin chercher quelques pots paraffinés, je n’ai plus rien pour lui mettre la confiture. ….

Laure Liéval


Attigny, le 31 mai 1943

…. Il nous dit ne plus penser à son retour, que son moral n’en souffre pas, mais j’en doute. Je pense plutôt qu’il s’en affecte un peu et j’ai bien peur que la perspective des quinze jours de permission ne lui fasse accepter d’être prisonnier libre. Car, comme vous, Madame, je préférerais cent fois qu’il reste à la ferme. Tout en ayant un peu plus de travail , il est, au moins, je le crois, en sécurité.
Il avait pour nous, et pour moi en particulier, une grande affection et la séparation doit lui être pénible. Cette semaine , je lui ai envoyé un bon colis avec des espadrilles qu’il m’avait demandées l’an dernier, pour la moisson. Quand j’ai pu les obtenir, la moisson était terminée depuis longtemps, alors, ne pensant plus qu’il allait nous revenir, j’ai pensé que cela pourrait lui être utile.
L’inspection m’avait envoyé un bulletin pour lui faire parvenir. Il a reçu le premier, cela a l’air de l’intéresser beaucoup. Je viens de lui envoyer le deuxième, je pense le recevoir tous les mois. …

Laure Liéval


Attigny, le 22 juin 1943

…. Sommes en possession de votre petit colis et vous en remercions : cela va beaucoup nous faciliter pour l’envoi de miel et de confiture. ….
Sommes sans nouvelles de Robert depuis le 27 mai. Je ne m’inquiète pas outre mesure, sachant que vous avez eu le bonheur d’en recevoir.
Espérons que cette situation ne durera plus longtemps maintenant et que bientôt nous aurons le bonheur de le revoir. – NDLR encore presque deux ans grand-mère – ….

Laure Liéval


Attigny, le 13 juillet 1943

…. Comme vous, nous sommes restés cinq semaines sans nouvelles de Robert. …. Je vous joins sa lettre du 14 à la mienne, car il me demande des livres que je ne peux pas trouver ici. Peut- être aurez-vous la chance de pouvoir les trouver à reims, sinon je m’adresserai à mon neveu à Paris*. Vous me le renverrez dans un prochain courrier.
Sur sa lettre du 4 juin, il nous dit ne plus entendre parler de prisonnier libre. Il pense que c’est tombé à l’eau, mais d’après certaines correspondances de prisonniers, tous les « Kommandos » vont être supprimés. Il faudrait, pour nous tous qu’il ait le bonheur d’être rapatrié. Il y avait une réunion de famille chez nos voisins, dont les deux fils viennent d’être rapatriés. Comme j’ai eu mal au cœur en pensant que Robert souffrait toujours, loin de nous.
Enfin, espérons quand même le revoir bientôt, mais que pensera- t-il en voyant le changement d’existence ? ….

*NDLR s’agit-il du père de Linette Doctrinal ?

Laure Liéval


Attigny, le 27 juillet 1943

…. Nous sommes gâtés en ce moment, sujet correspondance : la semaine dernière, nous avons reçu deux cartes et une lettre et une carte. Aujourd’hui, une autre carte nous disant qu’il avait décidé de ne pas être civil et que son « Kommando » était dissout, du fait que la majorité de ses camarades étaient devenus civils. Alors, il va quitter sa ferme, pour aller où, il n’en sait rien. Il pense retourner dans une ferme. Probablement, nous allons être un moment sans nouvelles, à moins qu’ils le mettent civil d’office. Tout cela, c’est encore de l’ennui et du changement pour lui. Comment va-t-il se trouver maintenant ? C’est toujours la question de son traitement qui l’ennuie mais, comme vous dites, l’on ne peut rien savoir à ce sujet.
Les événements de ces derniers jours nous donnent une petite lueur d’espoir. ….

Laure Liéval


Attigny, le 18 septembre 1943

…. D’après une photo de famille que je lui ai envoyée, il nous dit, en nous voyant, qu’il a l’impression que nous sommes très fatigués. Cependant, nous n’avons, depuis longtemps, eu aussi bonne mine. Mon mari et moi reprenons du poids et n’avons jamais eu aussi bon moral. Si Robert espère être parmi nous pour le Nouvel an, nous aussi nous avons l’espoir de le revoir bientôt. Les événements peuvent se précipiter d’un jour à l’autre.
Nous avons reçu cette semaine un colis de Robert. Il envoie une pipe à son père qu’il avait achetée en Prusse orientale et quelques pièces de linge à raccommoder. J’ai été surprise de leur grande propreté. Si c’est lui qui fait sa lessive, il aura un bon point. Je ne pense pas avoir besoin de lui renvoyer. Il y avait également le livre que vous nous aviez fait parvenir pour lui envoyer. Vous me direz, dans un prochain courrier, si je dois vous en faire le retour. ….

Laure Liéval


Attigny, le 4 octobre 1943

… Nous avons reçu ce matin une lettre de Robert nous disant qu’il venait de se couper le pouce, mais sans plus de détails. J’espère que cela n’est pas grave, puisqu’il a pu nous écrire quand même.
Il ne nous parle plus de son retour prochain, mais il nous a recommandé de nous méfier de l’hiver, que lui, de son côté, prendra des précautions. C’est donc qu’il n’aspire plus en son retour pour cette année, car il ajoute que, de toute façon, il sera parmi nous l’an prochain. Puisse-t-il ne pas se tromper. Mon mari, lui, a toujours espoir pour le mois prochain : c’est vrai que l’espoir fait vivre.
J’ai trouvé à Paris, par l’intermédiaire de mon neveu, les livres que Robert demandait, à part deux qui ne seront pas réédités*.
Je lui mettais dans ses colis des vitamines, nous avons des difficultés d’en trouver ici. Si cela ne vous dérange pas et que vous pouvez vous en procurer à Reims, cela lui rendrait un grand service : il insiste pour en avoir, car il craint, après les travaux des champs, partir en usine. Ce sont des « nutri-vita » en tube. Si vous pouvez en avoir plusieurs, prenez-les.
Avec mes remerciements. ….

*NDLR le neveu Doctrinal ?

Laure Liéval


Attigny, le 9 octobre 1943

…. Avons bien reçu votre lettre ainsi que le petit colis : je vous remercie pour Robert. Cela va lui faire beaucoup de bien et lui donner des forces pour supporter ce dernier hiver, espérons-le*.

*NDLR ce n’est pas le dernier mais l’avant dernier hiver

…. Je ne vous conseille pas de lui envoyer des disques, car ils arrivent en morceaux : cela est très fragile. Autrement, nous en avons au grenier, qui sont vieux de vingt ans. Peut-être pense-t-il que nous ne les avons pas retrouvés. Je lui en parlerai dans une prochaine lettre. …

Laure Liéval


Attigny, le 28 octobre 1943

… Nous avons reçu, ce matin, une lettre de Robert, nous disant qu’il était complètement guéri de son furoncle, mais qu’il restait encore quelques jours au camp, pour assister à une pièce de théâtre, qui se jouait dimanche. Donc, il doit être de retour à son « Kommando » : cela lui plaît mieux que de rester au camp où, dit-il, il attraperait plus facilement le cafard.
Il nous dit aussi ne plus avoir l’espoir d’être parmi nous cette année : cela ne nous surprend pas. …

Laure Liéval


Attigny, le 27 novembre 1943

…. Comme vous le savez, il est changé de « Kommando » et cela lui a coûté de quitter la ferme où il était depuis trente deux mois, ses habitudes, ses camarades. Il a donc eu la chance de retomber dans une ferme, car beaucoup de ses camarades sont partis en usine. Il nous dit que son travail est sensiblement le même, être mieux nourri que là où il était. Il a retrouvé un camarade de Siviy*, probablement qu’il aura connu étant à l’école à Vouziers et deux autres camarades du 155ème. Les premiers jours, il a bien eu un peu le cafard mais, à présent, ça va mieux et il ne pense pas être trop mal pour passer l’hiver. ….

*NDLR canton de Nouvion Porcien

Laure Liéval


Attigny, le 30 décembre 1943

…. Comme vous, nous avons reçu plusieurs lettres de Robert, nous disant qu’il était beaucoup mieux dans sa nouvelle ferme. Il a une bonne table, c’est déjà quelque chose. Il nous dit de ne plus lui envoyer de « Vita », que la nourriture est suffisante. Il a trouvé quelqu’un qui lui raccommode son linge et à la ferme, on lui a tricoté deux paires de chaussettes de laine. Sa situation a l’air d’être beaucoup mieux, par contre, il est complètement dans la brousse. …. Il va s’ennuyer sûrement, mais je préfère de beaucoup le savoir là qu’en usine.
Enfin, voici la fin de l’année, recevez, à cette occasion, les meilleurs vœux de la famille. Puisse la nouvelle année nous apporter la paix et le retour de notre cher Robert. ….

Laure Liéval


1944

Attigny, le 12 janvier 1944

…. Il nous dit être beaucoup mieux : cela prouve qu’avant il n’était pas très bien et ne se plaignait pas. Le pauvre grand aurait eu trop peur de nous faire de la peine. ….
Pour l’étui à cigarettes, je vous remercie de lui faire plaisir, mais il n’a pas réfléchi que le sien était resté à la maison. J’aurais pu lui envoyer. J’ai aussi son portefeuille ainsi que son appareil à photos. Toutes ces petites choses me sont très précieuses, ainsi que sa montre, qu’il n’a pas voulu emporter. Il a bien fait, car ils lui auraient pris, comme son stylo. ….

Laure Liéval


Attigny, le 9 février 1944

…. Son frère est rentré à Rethel avec sa famille, depuis octobre.
Janine est entrée au collège depuis cette date. – NDLR Jean Liéval et sa fille Janine – Elle travaille bien, ce qui fera plaisir à Robert : il tient être tenu au courant de ses notes.
Je reprends le résumé du contenu de la lettre de Robert : bonne santé , plutôt grossi, bonne nourriture. Ses paysans sont toujours gentils pour lui : il ne demande qu’à rester là, jusqu’à son retour . La veille de nous écrire, il avait eu la joie de recevoir deux colis, un de nous et l’autre de son frère. Cela lui rappelle un peu la maison : il doit y penser souvent, le pauvre grand.
Lui qui était si heureux de venir nous voir : jamais il ne s’en allait sans se retourner pour me faire un dernier au revoir. ….

Laure Liéval


Attigny, le 15 mars 1944

…. Sur ses lettres que nous recevons, il ne se plaint pas. C’est peut-être qu’il ne veut pas nous contrarier. Ne le découragez pas ; faites comme moi, je l’encourage sur toutes mes lettres en lui disant que nous avons bon espoir de le revoir bientôt et qu’enfin nous serons tous réunis.
Nous aussi, par moment, nous avons de l’ennui. Tous les événements prévus ne se déclenchent pas vite. Je me demande si nous n’en avons encore pas pour longtemps à attendre la fin de cette tourmente.
En ce moment, dans nos pays, il y a encore beaucoup de départ pour l’Allemagne : j’ai encore bien peur pour mon autre fils*.
Je vous joins quelques tickets de pain : cela vous facilitera la confection du colis pour Robert. ….

*NDLR le STO service du travail obligatoire qui envoie les Français travailler en Allemagne

Laure Liéval


Attigny, le 2 juin 1944

…. Il faut m’excuser si je n’ai pas répondu, plus tôt, à vos deux lettres. C’est que, pour moi, le travail ne manque pas et je suis bien fatiguée. N’en dites rien à Robert, inutile de le contrarier, cela n’est que passager.
Vous me demandez l’encolure de Robert : c’est 40, à moins qu’il n’ait grossi. C’est donc qu’il vous a demandé une chemise. Si oui, dites le moi : j’en ai trois neuves ici et de fabrication d’avant guerre, que je lui avais, entre autres, une kaki, ayant justement une étiquette. Je pourrai lui envoyer. Ce que vous pourriez trouver, maintenant, ne sera certainement pas de bonne qualité, tout en mettant le prix fort.
Je viens de lui envoyer une bonne paire de souliers, que j’ai payé 1550 francs. Mais le prix n’est rien, l’essentiel est qu’il les reçoive. Il nous avait aussi demandé un pantalon de treillis bleu, mais impossible, il faut un bon spécial . Alors, ma belle-fille a décidé de lui en faire un, en coutil bis*.

*-NDLR ma tante Danièle, femme de mon oncle Jean Liéval, couturière

Je pense que cela lui plaira. Je me demande, cependant, pourquoi ces demandes d’effets, lui qui, jusqu’ici, nous disait toujours n’avoir besoin de rien.
Robert nous dit avoir de nouveau la permission de se faire photographier, le plus dur étant de trouver le photographe ! Il espère y parvenir.
J’espère, madame, que vous n’avez pas trop souffert des bombardements. Mon neveu, qui habite 1 rue de Bétheny, dit que des bombes sont tombées pas bien loin de chez eux. Heureusement que les caves leur font de bons abris !

Laure Liéval


Attigny, le 23 juin 1944

…. Dans sa lettre datée du 23 mai, Robert nous dit l’espoir d’être parmi nous pour la Noël.
Il me dit ne pas encore avoir reçu les souliers : cela m’ennuie beaucoup. Il me dit aussi qu’il aurait préféré des bottes et, cependant, j’ai cru bien faire. Alors, je vais essayer de lui trouver des bottes.
Cette semaine, nous lui avons envoyé deux bons colis, dont un de huit kg, avec un caleçon court, par lui demandé. Heureusement que nous l’avions mis dans la valise en 40. Dans l’autre colis, la chemise kaki : je souhaite que tout cela lui parvienne, car il y a beaucoup de trains supprimés. A la gare, l’on ne prend plus que les colis des prisonniers de guerre. D’ici à ce qu’on les refuse aussi, il n’y a pas loin.
Quant à nous, Madame, notre vie est bien calme. Il y a de moins en moins de monde au pays. Soit ils sont partis, soit ils travaillent dans les environs. Robert nous recommande toujours de ne pas nous fatiguer dans notre commerce ; mais le pauvre grand, s’il voyait le commerce actuellement, cela lui éviterai un peu de se tracasser. ….

Laure Liéval


Attigny, le 11 juillet 1944

…. Robert nous dit avoir reçu le colis avec les souliers : j’en suis heureuse et j’espère bien qu’il sera de retour avant de les avoir usés.
Nous avons appris les bombardements de Reims, ce n’est pas sans inquiétude que nous attendons des nouvelles de l’un ou de l’autre. Chez mon neveu, ils ont eu un tué dans leur cour, cela n’est pas pour les rassurer*. Je pense que vous devez être souvent en alerte, car depuis ce matin, nous les entendons passer . Surtout, ne parler pas trop à Robert de ces bombardements, cela pourrait lui donner de l’inquiétude.
Je souhaite que votre nouveau service ne vous donne pas trop d’ennuis et que vous pourrez quand même profiter de vos vacances.
Robert ne sous dit pas grand chose : une carte est bientôt remplie. Il demande si nous avons des nouvelles de notre famille de Paris. Depuis plus d’un mois nous sommes sans nouvelles, quoique ayant envoyé plusieurs lettres. Je suppose qu’ils auront décidé d’aller rejoindre leur petite fille qui était partie avec ma sœur ans l’Indre*.
En espérant des jours meilleurs, ….

*NDLR Eugène Dossot
*NDLR de qui s’agit-il ?

Laure Liéval


Attigny, le 26 juillet 1944

…. Nous avons reçu votre lettre avec plaisir et je suis bien peinée de vous avoir donné autant de dérangement pour retrouver notre pensionnaire, qui, heureusement est en bonne santé*. – NDLR de qui s’agit-il ? – il était tout simplement bloqué à Paris. Il est rentré ici deux jours après que je vous ai écrit. Il nous avait bien envoyé un mot, qui n’est jamais arrivé à destination.
Nous avons régulièrement des nouvelles de Robert. …. Il nous dit s’être fait photographier, mais il faut attendre un mois ou six semaines avant d’avoir les photos, si elle sont réussies. Cela fait, pour nous, au moins trois mois avant de les avoir.

*NDLR de qui s’agit-il ?

Peut-être auront nous le bonheur de le revoir avant : je n’ose y penser, mais vu la marche des événements, cela peut aller vite.
Il nous dit qu’il est au courant des événements de France, c’est à dire du débarquement et que cela lui donne une faible espoir. Il s’inquiète surtout si nous devons évacuer une seconde fois, ce que je ne crois pas. Du reste, nous ne pourrions pas aller bien loin, n’ayant aucun moyen de transport. Alors, je lui dis que nous irons nous réfugier dans une ferme, à quelque km d’ici.
Enfin, j’ai bon espoir que, pour la fin de l’année, Robert sera parmi nous. …

Laure Liéval


Attigny, le 12 novembre 1944

…. J’ai bien reçu votre carte en son temps : nous sommes heureux que votre libération s’est passée sans dommage. Il en est de même pour nous. Nous avons bien eu un moment d’émotion, avec le départ de Allemands, vite dissipé avec l’arrivée des Américains. Nous voici un peu rassuré pour lui. Il est en bonne santé et voudrait nous poser un tas de questions, mais … .Il nous dit que, dans son bled, il est à l’abri du danger. Il n’en est pas de même pour son frère qui est en Meurthe et Moselle*. Nous sommes bien inquiets sur son sort et sur celui de dix huit membres de la famille de mon mari qui se trouvent dans les Vosges, juste dans la ligne de combat et dont nous sommes sans nouvelles depuis le mois d’août**. Espérons que leur délivrance ne va plus tarder.
J’avais cependant le ferme espoir que nous aurions eu le bonheur de revoir nos enfants pour cet hiver : encore une déception de plus.
En espérant de jours meilleurs, ….

*NDLR Jean Liéval parti à Val et Châtillon (?) chez sa tante Germaine et son oncle Marcel Liéval pour échapper au STO service du travail obligatoire pour les Français en Allemagne.
**NDLR les frères, la sœur et les belles sœurs et la mère de mon grand père : Germaine et Marcel Liéval, leurs enfants Lucienne, Simone et André, le mari de Lucienne Léon Bontems, leurs enfants Claude, Jacky et Jean-Pierre, la tante Eugénie Marandel et son fils Robert à Cirey avec la grand-mère Odile Liéval, Henri Liéval, sa femme et sa fille à Etival Clairefontaine. Il en manque trois, peut-être la grand-mère Catherine Bontems et la grand-mère Choffel, mère de Germaine Liéval
. –

Laure Liéval


1945

Attigny, le 15 janvier 1945

…. Je viens voue remercier de vos bons souhaits et recevez, en retour, mes vœux les plus sincères de la famille. Espérons qu’enfin, cette année nous apportera la paix et le retour tant attendu de nos prisonniers.
…. la dernière lettre de Robert est du 26 novembre et, depuis, plus rien. Il paraît que voilà seulement le courrier qui arrive aux prisonniers, en priorité celui de la région parisienne. Aussi, maintenant, j’envoie le courrier à ma sœur, pour qu’elle le poste à Paris*. De cette façon, il aura peut-être de nos nouvelles. Comme il est encore dans la zone des armées, le courrier ne leur est pas distribué. Tout cela est bien triste et n’est pas fait pour leur remonter le moral. Après avoir eu l’espoir de leur libération prochaine, encore une fois plongés dans l’incertitude.
Si je reçois des nouvelles, aussitôt je vous le ferai savoir. Notre fils aîné est de retour depuis deux mois, après que nous soyons restés plusieurs mois sans nouvelles. Aussi, son retour nous a bien soulagés : je l’ai fait savoir à Robert car, lui aussi, était très inquiet à son sujet**. ….

*NDLR de qui s’agit-il ? La mère ou la grand-mère de Linette Doctrinal ?

**NDLR Jean Liéval a été caché par la famille des Vosges, où son oncle et sa tante Marcel et Germaine Liéval faisaient partie d’un réseau de passeurs pour prisonniers évadés et soldats étrangers ou résistants en difficulté sur le sol français

Laure Liéval


Attigny, le 16 février 1945

…. Nous avons des nouvelles de Robert, mais, malheureusement, il ne reçoit rien de nous. Il paraît que les Ardennes sont toujours zone des armées. Ce serait la raison pour laquelle le courrier ne part pas. Le lui écris souvent.
…. Il nous demande aussi de lui envoyer de la musique : il ne sait pas encore que l’on ne peut envoyer de colis depuis la Libération. ….
Je viens encore d’avoir une bonne bronchite et de la congestion. Je suis restée huit jours au lit et huit à la chambre. Maintenant, je me sens mieux, mais surtout, pas un mot de tout cela à Robert, inutile de lui faire de la peine.
Enfin, les événements se précipitent : espérons que nous aurons le bonheur de le revoir. Je me demande à chaque instant que vont devenir ces malheureux dans cette tourmente, car je crois que le plus terrible va seulement commencer et cela m’inquiète beaucoup. ….

Laure Liéval


NDLR Ici s’achèvent les lettres écrites par ma grand-mère et que j’ai retrouvées 39 ans après. Elles expriment le sentiment des familles de prisonniers, cherchant à protéger les leurs des tracas de la vie quotidienne, des maladies qui surviennent aux uns et aux autres ainsi que leur inquiétude de ce qui pourrait arriver. Elles montrent également les trésors d’imagination déployés de part et d’autre pour maintenir la circulation des informations (sans Internet !). Les années ont passé, apportant une forme d’oubli, sans que j’entende ressasser ce qui s’est passé à cette époque.

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