Bientôt , les allées et venues se sont précisées dans la cour. Nous ne bougions pas d’une semelle , tous convaincus qu’on ne nous trouverait jamais là. Hélas, rapidement venu de la cour, j’ai entendu un Français dire avec un accent parisien, « Wir wollen nicht mehr kämpfen »* c’était un traître.
*NDLR « Nous cessons le combat ».
Je ne sais pas pourquoi il a fait cela, dans ces circonstances, cela ne s’imposait pas. C’était un gars du 246 qui, dans le civil travaillait dans une banque à Paris et que ses camarades ont surnommé « le Ferdonnet », allusion non déguisée au Français de radio Stuttgart. Et c’est lui-même qui est venu indiquer notre cachette aux Allemands en disant que, si nous ne montionspas, ils allaient lancer des grenades dans la cave. La seule solution était de remonter. Mon Lebel*
*NDLR son fusil –
est resté dans cette cave et, dans la cour, nous nous sommes retrouvés en face d’un char, entouré d’Allemands en uniforme noir avec la tête de mort*
*NDLR des SS
Tous les Français réfugiés dans la ferme étaient là, nous étions les derniers, gardés
par des Allemands revolver au poing.
15 mai 1940 Il était donc environ 8 heures du matin. Sous bonne escorte, et sous l’œil fier et intéressé des uniformes noirs, revolver au poing, nous avons été conduits par petits groupes vers Raucourt, ce qui m’a permis, uns dernière fois, de contempler le désastre de 10 à 15 tués allongés dans les talus et le fossé. La route, en partie dégagée, nous amena rapidement à l’entrée de Raucourt où nous fûmes parqués, à droite, dans une grange qui avait résisté aux bombardements et échappé, en partie, à l’incendie. Parmi nous, il y avait des blessés, en particulier un gars qui montraient ses fesses criblées de petits éclats.
C’était le 15 mai 1940, là commençaient mes cinq années de captivité. Raucourt était désert, il n’y avait pas de troupe. Dans l’après-midi, les gardiens ont distribué des tranches de pain de seigle et de l’eau. Des prisonniers français venaient grossir notre groupe quand je fus très surpris de voir arriver Ben Danou
et Sitruk alors que je les imaginais libres. Ils venaient d’être faits
prisonniers par la même « Panzerdivision »* alors qu’ils se trouvaient près de la Besace.
*NDLR Division de chars
Le soir même, des camions nous emmenèrent vers Haraucourt et
nous nous sommes retrouvés, à la tombée de la nuit, dans une ferme isolée que je n’ai jamais pu, depuis retrouver. Elle était carrée, entourée de toutes parts par des bâtiment et des murs. Nous sommes rentrés par une large porte qui donnait sur une grande cours carrée et nous avons été enfermés, comme de vulgaires cochons, dans une porcherie située sur la droite de la cour en entrant.
De bonne heure, le 16 mai 1940, on nous a transportés au milieu des engins d’une division blindée. Sur chaque véhicule, il y avait un grand panneau d’étoffe jaune. Nous étions la curiosité du moment, au milieu de ces jeunes visages qui portaient la marque de l’inquiétude. Avec trois ou quatre autres, je fus emmené auprès d’un officier allemand qui parlait très mal le français. Il voulait savoir si nous appartenions à la réserve ou à l’active.
Avec nos numéros de régiment portés sur nos écussons, il se rendit vite compte que nous appartenions à des régiments de réserve et insistait, en élevant parfois la voix,pour savoir où se trouvait l’active. Evidemment, nous n’avons pas pu fournir de renseignement et nous avons rejoint nos camarades auxquels il a fallu sur le champ raconter ce qui s’était passé.
Un beau, grand, blond sous officier allemand est venu échanger avec moi quelques mots en allemand et en français. Apparemment, il n’avait pas l’air d’un nazi. Fils d’un industriel
de la Ruhr, il essayait de nous faire comprendre qu’il aimerait mieux être à notre place pour qui la guerre était finie. Peut-être avait-il raison. Dieu sait le sort qui lui fut réservé ! Puis un camion bâché est venu nous chercher. Il me semble que nous sommes passés à Thelonnes. Dans un virage, sur la droite de la D6, il y avait une casemate avec trois ou quatre cadavres de soldats français, qui avaient sans doute tenté de s’enfuir. Ils étaient tombés à la queue leu-leu. Un d’entre eux m’a
profondément impressionné avec son visage jaune comme de la cire.
A hauteur de Wadelincourt, nous avons franchi la Meuse sur un pont de bateaux construit par les Allemands et qui nous a emmenés sur la rive droite, à hauteur du terrain de sport. Nous sommes passée ensuite devant un square où il y avait encore des gars tués près de leur mitrailleuse. Avec d’autres blessés, j’ai été emmené au collège Turenne je crois*.
*NDLR à Sedan
Sitôt le portail franchi, nous sommes allés à gauche dans une salle de réception semble-il, transformée en infirmerie. On m’a refait mon pansement avant de me conduire à la caserne du 12e chasseur.
Les murs de l’infirmerie que je venais de quitter étaient couverts de dessins allemands genre « nach Paris »*
*NDLR « à Paris »
Dans la cour de la caserne du 12e, , dans les chambres, hangars ou écuries, s’entassaient un grand nombre de prisonniers, peut- être des milliers. Heureux ceux qui arrivaient à passer devant les cuisines afin de recueillir une maigre pitance.
Quel spectacle ! Il y avait là des prisonniers de nombreux régiments et c’est à partir de ce moment là que le doute s’est installé dans mon esprit. J’avais quand même gardé confiance, car de nombreux bruits contradictoires circulaient sans cesse. Les Allemands semblaient dépassés par l’ampleur du mouvement, chacun vaquait comme il pouvait, l’intendance ne suivait pas. Cela a duré deux ou trois jours : depuis un certain temps, le monde des prisonniers avait perdu la notion du calendrier. Alors que nous étions dans une chambre d’un grand immeuble longeant une rue principale de Sedan, par les fenêtres s’offrit à nous un
défilé militaire. Colonne par trois ou quatre, en chantant, l’infanterie allemande pénétrait avec orgueil dans Sedan.
Certains disaient que c’était la division « Das Reich ». Si c’est elle, je pense qu’elle s’est cassé les dents du côté du Pain de sucre de Stonne. Soudain, une rumeur dans les escaliers, coup de filet des Allemands qui ramassèrent promptement tous ceux qui se trouvaient dans le bâtiment.
C’est ainsi que je fus pris avec de nombreux gars, entre autres Ben Danou et Sitruk, et nous avons été conduits sous bonne garde au château fort. Nous y sommes entrés par la grande
voûte pour monter tout en haut, dans une partie à ciel ouvert. Nous étions très nombreux, les murailles étaient hautes et bien épaisses.
C’est là que j’ai rencontré Rigoulot, à l’époque l’homme le plus fort du monde ! Comment as-tu été pris ? Tout simplement m’a-t-il répondu. J’attendais , en tant que chauffeur, le Commandant Crous qui m’avait donné rendez-vous. Ce jour là, il n’est jamais venu. Voilà comment j’ai été embarqué. J’avais très rapidement sympathisé avec lui, car je connaissais le Commandant Crous qui durant mon active au 155e à Stenay faisait régner la terreur. Il épinglait tout le monde. J’y ai toujours échappé car, Crous, vieux célibataire colonial, avait, dès son affectation à Stenay, fait la connaissance d’une très belle fille, sœur de Mme Vautrin, mariée à un tailleur qui avait quitté Attigny pour venir s’installer à Stenay. Presque tous les dimanches j’étais invité chez eux et je me trouvais ainsi très souvent à la même table que Crous. Invariablement, il racontait ses campagnes, surtout celles du Maroc et de Syrie, qu’il avait faites avant d’être muté à Sedan pour la formation du 147e RIF. Très sportif, c’est là que Crous avant engagé Rioulot comme chauffeur.
Sitruc, gaillard qui devait peser de 90 à 100 kg, mourait de faim. Il avait appris qu’une vache avait été abattue, s’était précipité et était revenu avec un os frais. Avec une vieille betterave qui traînait, de l’eau et l’os dans une vieille boîte cylindrique à marmelade, sous un feu de brindilles et d’herbes sèches, nous avons préparé et dégusté, si l’on peut dire, notre première soupe de captivité. J’ai sorti de ma musette un doigt de chocolat que j’ai partagé tant bien que mal en quatre. Vers 18 heures,, j’ai aussi rencontré un certain Gomy, sous-lieutenant au 106e RI qui m’a dit avoir été pris au centre régulateur de Tergnier, alors qu’il rentrait de permission. Jamais je ne pouvais imaginer que les Allemands étaient déjà si loin.
17 mai 1940 Le lendemain, nous avons été réveillé par un obus français, un 155, a-t-on dit, tombé sur le château, ce qui eut pour effet de nous redonner un peu d’espoir. Hélas, ce fut le seul et unique. Puis nous avons pu goûter, pour la première fois, au café « Ersatz » des Allemands, avant que tous les prisonniers soient rassemblés en convoi, sur la route de Floing, au nord de Sedan.
Nous sommes revenus vers le château puis repartis vers Floing à plusieurs reprises, nous demandant ce que cela signifiait. De nombreux immeuble de l’avenue du Général Margueritte, des places Saint Vincent, d’Harcourt et Turenne étaient détruits. Vers la direction de Charleville, de grands immeubles finissaient de se consumer. Seuls de grands murs restaient debout, principalement le long de la rue Thiers. Puis la colonne est passée devant le Château sans y entrer. Nous sommes partis par la RN 77 par Givonne. Des traces de combat subsistaient encore. Parfois, des soldats allemands d’un régiment d’artillerie hippomobile nous
lançaient des pains entiers. C’était la ruée vers ces pains de seigle qui, en d’autres temps, nous seraient apparus immangeables.
Après avoir parcouru une vingtaine de km, à la fin de l’après- midi, nous sommes entrés dans Bouillon* : un désert.
*NDLR en Belgique
Fatigué, j’ai passé la nuit dans une école maternelle, dont les murs étaient tapissés de dessins et d’exercices divers, montrant que l’on employait déjà, à cette époque, la méthode
globale.
18 mai 1940 Par le pont qui enjambe la Semoy, au pied du Château, le lendemain, la colonne s’est ébranlée vers Rochefort. En montant la côte, on pouvait constater que quelques maisons avaient souffert. En particulier, sur la hauteur à droite de notre route, un grand hôtel (de bel Air ou de Belle vue) avait été très sérieusement touché par des tirs d’artillerie. Parmi nous, le bruit courait que dans cet hôtel, Hitler et son état major l’avaient échappé belle … Allez savoir ! A un carrefour, en pleine campagne, à une dizaine de km de Bouillon, cette fois encadrés par des sentinelles de plus en plus nombreuses, nous avons pris sur notre droite, vers l’est, la direction de Neuchâteau, toujours en Belgique, où nous sommes arrivés assez tard.
Bien que les sentinelles qui nous accompagnaient se faisaient de plus en plus pressantes, le convoi s’est étiré sur des kms et des kms. J’étais toujours avec Ben Danou et Sitruk. Le temps était couvert et les Allemands nous ont parqués dans une vaste prairie humide en contrebas de Neufchâteau. Blottis les uns contre les autres pour atténuer les effets de la pluie et de l’humidité des herbes hautes, après avoir grignoté quelques bouts de notre pain noir, nous avons passé la nuit à la belle étoile sans en voir aucune.
Dans cette situation inconfortable je n’ai guère dormi, réveillé à chaque instant par la pluie et les voisins qui cherchaient constamment la bonne position qu’ils ne trouvaient jamais.
19 mai 1940 Le lendemain matin, des camions nous ont pris en charge et nous ont emmenés vers un quai militaire pour nous entasser dans des wagons militaires de type huit chevaux ou quarante hommes . Nous y étions en réalité entre cinquante et soixante. La question d’absence de WC se fera cruellement « sentir », c’est le cas de le dire. Nous allions vivre durant, je crois, quarante huit heures dans un état sanitaire déplorable que je
n’ose encore aujourd’hui rapporter ici.
Où nous emmenait-on ? personne ne le savait. Au passage, j’ai pu repérer que nous passions par Luxembourg puis à Weimar (lequel ?). Là, il me semble que nous sommes descendus en rase campagne pour faire nos besoins ou ce qu’il en restait et pour avoir une distribution d’un brouet clair qui ne remplissait pas le fond de nos gamelles pour ceux, et j’étais de ceux-là, qui en possédaient encore une, sage précaution !
20 mai 1940 Au petit jour, des indications m’ont fait penser que nous passions au sud de Berlin et nous allions toujours vers l’est. Sans doute avons-ous traversé la Poméranie et je me suis rendu compte que nous traversions la Vistule à Marinbourg, je crois.
Nous étions en Pologne. Les murs des habitations portaient les traces de combats de l’invasion de la Pologne par les Allemands.
Le convoi marchait au ralenti et nous pouvions voir des enfants, pieds nus, courir en accompagnant le train en criant. C’était bien long, nous étions fourbus, ne sachant où nous mettre. La faim nous tenaillait. J’avais encore un doigt de chocolat que j’ai partagé en trois, à la grande satisfaction de Sitruk qui répétait toujours «pourquoi tu nous l’as pas dit ? » C’étaient mes dernières réserves. Il y avait belle lurette que Danou et Sitruk avaient épuisé les leurs. Soudain le convoi s’est arrêté, les portes coulissantes de gauche se sont ouvertes les unes après les autres.
Les Allemands soldats armés vociféraient des «schnell ! Raus ! Los ! »*
*NDLR «vite, dehors exécution»