{"id":88,"date":"2026-07-24T21:58:09","date_gmt":"2026-07-24T21:58:09","guid":{"rendered":"https:\/\/lieval-robert.fr\/?page_id=88"},"modified":"2026-07-25T09:59:56","modified_gmt":"2026-07-25T09:59:56","slug":"troisieme-camp-stalaf-xc-nienburg","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lieval-robert.fr\/?page_id=88","title":{"rendered":"Troisi\u00e8me camp Stalaf XC  Nienburg"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques jours apr\u00e8s, on nous embarquait, soit disant pour la France ? en r\u00e9alit\u00e9, nous f\u00fbmes dirig\u00e9s, d\u00e9\u00e7us, sur un nouveau camp, le X C, \u00e0 Nienbourg, en Basse Saxe . L\u00e0, \u00e0 notre arriv\u00e9e, ce fut la quatri\u00e8me piq\u00fbre contre le typhus ! C\u2019\u00e9tait un m\u00e9decin militaire qui nous vaccinait et comme je lui signalais qu\u2019en quelques semaines c\u2019\u00e9tait ma quatri\u00e8me piq\u00fbre, il me r\u00e9pondit \u00ab je le vois bien sur ta poitrine j\u2019en vais t\u2019en injecter une dose infime. \u00bb Ce fut l\u00e0, en Basse Saxe, mon dernier point d\u2019attache en captivit\u00e9.<br>Ce Stalag X C n\u2019\u00e9tait s\u00e9par\u00e9 que par un chemin de ronde et, comme les nouvelles allaient bon train quand il y avait de nouveaux arrivants, entre deux passages des sentinelles ou par l\u2019interm\u00e9diaire de toubibs fran\u00e7ais qui allaient de l\u2019infirmerie du \u00ab Stalag \u00bb \u00e0 celle de l\u2019 \u00ab Offlag \u00bb, je pus, \u00e0 travers les barbel\u00e9s avoir quelques courtes conversations avec V\u00e9ron de Vouziers, Grelet d\u2019Epernay et je crois bien que ce sont eux qui m\u2019ont signal\u00e9 la pr\u00e9sence de Lalire*.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR Un autre instituteur de Reims qui mourra quelques ann\u00e9es plus tard dans un camp en Allemagne et dont l\u2019\u00e9pouse L\u00e9one Lalire \u00e9tait apr\u00e8s la guerre directrice de l\u2019\u00e9cole primaire Voltaire o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 ma scolarit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y avait pas de comparaison possible entre le \u00ab Stalag \u00bb 1 B de Prusse orientale et le 12 B de Nienbourg. Beaucoup plus propre, touchant aux casernes de Nienbourg d\u2019une part, et pas tr\u00e8s loin d\u2019une gare de triage d\u2019autre part, on se retrouvait en pays plus civilis\u00e9.<br>Les pi\u00e8ces \u00e9taient d\u00e9cor\u00e9es sommairement et le portrait du Mar\u00e9chal P\u00e9tain apparaissait sur tous les murs. Il y avait une salle de r\u00e9cr\u00e9ation avec une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, o\u00f9 chanteurs et acteurs se produisaient assez souvent. On y trouvait des journaux pro- allemands, dont celui du camp. Etant donn\u00e9 que la censure \u00e9tait install\u00e9e dans un baraquement voisin, nous recevions le courrier plus rapidement et plus r\u00e9guli\u00e8rement. On y distribuait souvent de quoi se v\u00eatir et il s\u2019\u00e9tait cr\u00e9\u00e9 une mafia de petits copains qui s\u2019arrogeait tous les droits et avec lesquels on avait int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre bien pour profiter de la moindre faveur, en particulier au point de vue vestimentaire ou, par exemple, pour la distribution de poudre \u00e0 savon et m\u00eame de nourriture.<br>Tous les matins, certains privil\u00e9gi\u00e9s partaient, sous haute surveillance, pour quelques corv\u00e9es en ville ou tout simplement plus pr\u00e8s, dans les baraquements de l\u2019administration allemande des deux camps. Pour moi, le malheur c\u2019est qu\u2019il y avait des punaises qui me piquaient chaque nuit ; plus on en tuait, plus il y en avait. Les Allemands en \u00e9taient envahis comme nous. Une fois, j\u2019ai bien ri : un prisonnier fran\u00e7ais, bien sous tout rapport, servait d\u2019ordonnance \u00e0 un officier allemand qui faisait d\u00e9sinfecter sa chambre tr\u00e8s souvent et n\u2019arrivait pas \u00e0 se d\u00e9barrasser de ces insectes. C\u2019\u00e9tait tout simplement l\u2019ordonnance qui, chaque matin, lui glissait dans son lit une petite provision de punaises, qu\u2019il transportait dans une petite bo\u00eete m\u00e9tallique . Avec ces punaises, je n\u2019y tenais plus, c\u2019est ce qui m\u2019a d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 partir en \u00ab Kommando \u00bb. D\u2019autre part, je m\u2019\u00e9tais rendu compte que le retour des intellectuels en France constituait une v\u00e9ritable farce, mais au fond de moi-m\u00eame j\u2019y croyais encore un tout petit peu, car il y avait des exemples.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, pour tuer le temps et non pas les punaises, durant quelques mois et avec l\u2019assentiment de la \u00ab mafia \u00bb, j\u2019ai mis sur pied des cours d\u2019adultes qui, ma foi, eurent un certain succ\u00e8s, car les gens avaient largement le temps. Durant ce laps de temps, puisqu\u2019il y avait une biblioth\u00e8que, j\u2019en ai profit\u00e9 pour parfaire mon allemand. C\u2019est ainsi que mon s\u00e9jour s\u2019est quelque peu prolong\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mi-mai 1941. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019un paysan avec sa carriole est venu nous chercher. Il s\u2019appelait Herr Schilling* et nous emmena \u00e0 travers bois dans une petite localit\u00e9 de cinq \u00e0 six cents habitants, Steimbke, \u00e0 une quinzaine de km au nord- ouest de Nienbourg.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>*NDLR Monsieur Schilling<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Steimbke chez Herr Schilling<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me rappelle avoir bien rep\u00e9r\u00e9 la route, on ne sait jamais, chacun pensait \u00e0 l\u2019\u00e9vasion possible. Dans ce village propre, \u00e0 l\u2019allure sympathique, lorsqu\u2019on sort d\u2019un camp, il existait d\u00e9j\u00e0 un \u00ab Kommando \u00bb constitu\u00e9 de Fran\u00e7ais, Belges et Serbes dont quelques uns parlaient un peu fran\u00e7ais.<br>Un dimanche, un photographe est venu nous photographier ; d\u2019ailleurs la photo se trouve dans l\u2019album de famille. Puis les Belges sont partis et c\u2019est \u00e0 ce moment que notre petit gardien, originaire de Hambourg, m\u2019a d\u00e9sign\u00e9 comme interpr\u00e8te et, avec l\u2019assentiment des autres prisonniers, comme \u00ab Vertrauermann \u00bb*.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR Homme de confiance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous logions dans une ancienne salle de classe, \u00e0 laquelle on avait acc\u00e8s apr\u00e8s avoir travers\u00e9 un large couloir, qui servait de vestiaire et o\u00f9 \u00e9taient install\u00e9s des anciens lavabos communs. Comme dans une \u00e9cole, au fond d\u2019une petite cour, se trouvaient les WC, le tout bien barricad\u00e9 et entour\u00e9 par une haute cl\u00f4ture de barbel\u00e9s. Les bureaux des sentinelles \u00e9taient install\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, pr\u00e8s de la maison du pasteur qui, lorsque le temps le permettait, passait le plus clair de son temps \u00e0 fumer une \u00e9norme pipe qui descendait jusqu\u2019\u00e0 terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s notre arriv\u00e9e, nous f\u00fbmes bien accueillis par les prisonniers qui se trouvaient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. L\u2019ambiance semblait bonne. Luccionni, un chauffeur de taxi de Marseille, travaillait \u00e0 l\u2019auberge du village et ne rentrait jamais fatigu\u00e9. Clairet, un professeur de dessin industriel de Paris, travaillait chez le meunier du village ainsi qu\u2019un Bordelais, bavard comme une pie. Souvent, le soir, ils rentraient tout blanchis par la farine. Les autres travaillaient chez des cultivateurs, souvent plus ou moins bons, pour la plupart anciens combattants de 14-18.<br>Moi, je fus affect\u00e9 dans une ferme que dirigeait une femme douce, la s\u0153ur du maire de l\u2019\u00e9poque et qui avait fait la campagne de France. Cette cultivatrice, Madame Bronberg, je crois, ou Lanberg, avait \u00e0 son service deux jeunes civils polonais, renforc\u00e9s en 1942 par une Ukrainienne et sa fille. La patronne semblait peu \u00e9nergique ; son mari Heinrich, \u00e9tait mobilis\u00e9 dans l\u2019est. Ils avaient un jeune enfant, de trois ou quatre ans. D\u00e8s les premiers contacts, je fus bien accueilli, mais je me demandais comment ces diverses nationalit\u00e9 allaient se comporter avec moi. Eux \u00e9taient log\u00e9s \u00e0 la ferme et contr\u00f4l\u00e9s tr\u00e8s souvent par la \u00ab Gestapo \u00bb qui ne les m\u00e9nageait gu\u00e8re ; ils conduisaient le travail et je n\u2019\u00e9tais l\u00e0 qu\u2019en renfort. Pour tout ce petit monde l\u00e0 et les voisins curieux, cherchant toujours \u00e0 lier la conversation, j\u2019\u00e9tais \u00ab Roberte \u00bb, le Fran\u00e7ais avec lequel on se devait, en tant qu\u2019ancien combattant de 14- 18, de parler de ses campagnes. Le vieux Gustav, cultivateur demeurant en face avec sa vieille fille, me racontait \u00e0 une vitesse folle et en patois, des histoires auxquelles je ne comprenais rien.<br>Onkel, le voisin de droite plus pos\u00e9, me parlait toujours de Verdun. Et comme il savait que j\u2019\u00e9tais de Reims, il faisait toujours allusion \u00e0 un village \u00ab Montoisse \u00bb ; j\u2019ai mis des mois \u00e0 r\u00e9aliser qu\u2019il parlait de Monthois*, mais il ne savait plus l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR : il s\u2019agit d\u2019un village des Ardennes, non loin de Vouziers<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">o\u00f9 quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la fin de la guerre Andr\u00e9 Liance, lui-m\u00eame ancien prisonnier de guerre et sa femme Paulette, tous deux amis de mon p\u00e8re, sont venus enseigner. Il existe effectivement dans ce village un cimeti\u00e8re de tombes de soldats allemands, entretenues tous les ans, par de jeunes Allemands. Tant bien que mal, j\u2019arrivais \u00e0 comprendre l\u2019allemand des deux Polonais. Ils me r\u00e9p\u00e9taient souvent qu\u2019en 1939 la France les avait trahis. C\u2019\u00e9tait un peu vrai. L\u00e0, comme les autres, j\u2019\u00e9tais nourri, sans plus. J\u2019ai du reprendre quelques kilos car je travaillais avec Ramond, le boiteux, sans forcer \u00ab immer langsam \u00bb \u00ab toujours lentement \u00bb, me disait-il toujours. Il \u00e9tait loin d\u2019aimer les Allemands, m\u00eame les moins mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous faisions tout pour que les journ\u00e9es se d\u00e9roulent tranquillement. Mais le 22 juin 1941, ce fut l\u2019explosion. Il faisait un temps superbe. Les fen\u00eatres d\u00e9versaient, sans discontinuer, des flots de musique militaire, entrecoup\u00e9s de communiqu\u00e9s et nous ne tard\u00e2mes pas, le sourire aux l\u00e8vres, les Allemands aussi d\u2019ailleurs, \u00e0 apprendre que les Allemands attaquaient et entraient en Russie. Ce soir l\u00e0, le retour au \u00ab Kommando \u00bb fut nettement plus surveill\u00e9. Plusieurs appels et quelques fouilles eurent lieu mais cela n\u2019emp\u00eachait pas les langues des prisonniers d\u2019aller bon train, d\u00e9versant des flots de nouvelles ou de bobards, recueillis sur les lieux de travail. Tout le monde \u00e9tait content, les Allemands parce qu\u2019ils croyaient en une victoire totale et rapide, les prisonniers parce qu\u2019ils entrevoyaient une lib\u00e9ration possible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le village, l\u2019agitation \u00e9tait \u00e0 son comble. Ebeling, un nazi notoire, quincaillier install\u00e9 au centre du village, encourageait en uniforme, les hommes \u00e0 se porter volontaires. Son langage \u00e9tait violent, on aurait dit un fou surexcit\u00e9. D\u2019ailleurs, pour donner l\u2019exemple, il partit vers l\u2019est, mais ne revint jamais. Cependant, subsistait en lettres gothiques sur le plus long mur de sa boutique la phrase suivante : les juifs sont dans le monde comme les souris dans un grenier.<br>Les mois pass\u00e8rent et on commen\u00e7ait \u00e0 voir dans les journaux les croix des faire-parts qui annon\u00e7aient les d\u00e9c\u00e8s \u00ab gefallen \u00bb* des jeunes pour la plupart.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR tomb\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Le ton avait chang\u00e9, la crainte s\u2019installait. Nous pouvions aussi nous en rendre compte au comportement des sentinelles, qui multipliaient les appels et les contr\u00f4les. Le moindre laisser aller pouvait leur valoir un d\u00e9part vers la Russie. Les visites- contr\u00f4les se firent de plus en plus pressantes et le caract\u00e8re rebelle des prisonniers se faisait jour. Vers l\u2019automne, les diff\u00e9rends entre cultivateurs et prisonniers apparurent de plus en plus nombreux.La tension montait facilement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ramenaient au \u00ab Kommando \u00bb des prisonniers cach\u00e9s dans les bois ou dissimul\u00e9s, le jour, dans les meules de paille. Je savais que certains d\u2019entre nous dissimulaient, chez des paysans ou en pleine nature, des r\u00e9serves dans le but d\u2019une \u00e9vasion \u00e9ventuelle. Le man\u00e8ge \u00e9tait le plus souvent d\u00e9couvert par les paysans et, avec la sentinelle, je n\u2019en finissais pas de r\u00e9gler ces probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, un soir, trois camarades manquaient \u00e0 l\u2019appel, dont un Breton qui n\u2019admettait pas de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9, un Parisien ou un Marseillais sans doute inform\u00e9 plus rapidement que lui, avait pris sa place. C\u2019\u00e9tait monnaie courante.Grand branle bas de combat, plusieurs sections de soldats allemands d\u00e9barquent de Nienbourg et les patrouilles s\u2019organisent. Durant quarante huit heures, nous sommes consign\u00e9s, sans provisions et la distributions de colis est suspendue. Chacun a droit \u00e0 un interrogatoire personnel ; les fouilles et rassemblements se multiplient. Rien ne transper\u00e7ait, les sentinelles furent mut\u00e9es, la surveillance renforc\u00e9e. Les Fran\u00e7ais se m\u00e9fiaient des Polonais, le plus souvent rou\u00e9s de coups par la \u00ab Gestapo \u00bb, afin de recueillir quelques renseignements. H\u00e9las, dans les jours suivants, par le canal de l\u2019infirmerie de Nienbourg et par les nouveaux rempla\u00e7ants, nous appr\u00eemes que nos trois camarades avaient \u00e9t\u00e9 repris. Il fut question de renvoyer tout le \u00ab Kommando \u00bb, mais de nombreux paysans s\u2019y oppos\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A partir de cette \u00e9poque, tous les soirs, chaque colis fut minutieusement fouill\u00e9 avec les bo\u00eetes et les objets suspects syst\u00e9matiquement d\u00e9truits et toutes les lettres contr\u00f4l\u00e9es et parfois censur\u00e9es. Petit \u00e0 petit, le calme revint et nous e\u00fbmes m\u00eame pour sentinelle, pour la deuxi\u00e8me fois, un charmant gars, Schroeder de Hambourg, qui, malade de l\u2019estomac, redoutait de partir vers l\u2019est. Il \u00e9tait beaucoup plus conciliant et, dans l\u2019ensemble, <strong>l\u2019hiver 41 &#8211; 42<\/strong> se d\u00e9roula sans incident notable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour notre travail, nous recevions quelque argent, billets sp\u00e9ciaux valables entre prisonniers, mais qui n\u2019avaient pas cours dans la population. Souvent, j\u2019allais avec un paysan et une sentinelle pour faire de menus achats \u00e0 la cantine. On y vendait m\u00eame des valises. Au retour, je racontais aux camarades tous les bobards recueillis au camp et ramenais les journaux provenant des autres \u00ab Stalags \u00bb et des collections enti\u00e8res de portraits de P\u00e9tain dont une grande proportion allait \u00e0 la poubelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les jours \u00e9taient courts l\u2019hiver et il n\u2019y avait pas beaucoup de travail : la neige recouvrait toute la campagne et j\u2019aimais aller au bois avec le casse croute. On \u00e9claircissait la for\u00eat et nous nous appliquions \u00e0 faire du feu pour nous r\u00e9chauffer. On y rencontrait plus de gardes chasses que de gibiers, pourtant les traces \u00e9taient nombreuses. Les Polonais aimaient bien que je leur chante les Allobroges et, quelque temps plus tard, c\u2019est Sigmund l\u2019\u00e9clop\u00e9 qui m\u2019a vendu son banjo. Je l\u2019ai toujours puisque je l\u2019ai ramen\u00e9 de captivit\u00e9. Avec cet argent seulement valable pour les prisonniers, les civils polonais, qui \u00e9taient des d\u00e9port\u00e9s, achetaient aux Fran\u00e7ais principalement du chocolat et du tabac, car les colis de France nous arrivaient assez r\u00e9guli\u00e8rement, souvent avec un certain retard. C\u2019\u00e9tait le soir au \u00ab Kommando \u00bb mon grand travail : assister, en m\u00eame temps que les destinataires, \u00e0 l\u2019ouverture et au contr\u00f4le de ces paquets par la sentinelle qui, rarement, d\u00e9couvrait des marchandises interdites. Les messages cach\u00e9s leur \u00e9chappaient compl\u00e8tement. Au \u00ab Kommando \u00bb, chaque soir pour tenter d\u2019\u00e9courter les longues soir\u00e9es, certains, toujours les m\u00eames, jouaient aux cartes avec l\u2019argent r\u00e9serv\u00e9 aux prisonniers. Les jeux se prolongeaient, car la sentinelle avait pris l\u2019habitude de faire sa derni\u00e8re ronde tr\u00e8s tard, ce qui n\u2019arrangeait pas les gros dormeurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque semaine, ou m\u00eame tous les quinze jours, nous recevions nos cartes de correspondance, revendues parfois sur le champ \u00e0 d\u2019autres prisonniers qui n\u2019en avaient jamais assez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Je me rappelle avoir re\u00e7u, \u00e0 plusieurs reprises, des cartes incoh\u00e9rentes que, m\u00eame avec l&rsquo;aide des camarades, nous n&rsquo;arrivions pas \u00e0 comprendre. Ces r\u00e9ponses provenaitent de tante Germaine Li\u00e9val de Val et Ch\u00e2tillon en Meurthe-et-Moselle non loin de Nancy*.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR Apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, j\u2019en ai eu l\u2019explication. Tante Germaine et oncle Marcel tenaient un relais d\u2019une cha\u00eene pour prisonniers \u00e9vad\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;\u00e9tais loin de m&rsquo;en douter et durant durant plusieurs ann\u00e9es, ils ont, en vain attendu mon passage !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois bien que c\u2019est cet<strong> hiver 1941-1942<\/strong> qui n\u2019en finissait pas. A la mi-mars, les rues \u00e9taient encore recouvertes d\u2019une couche de neige gel\u00e9e ou de glace de 20 \u00e0 25 cm. D\u2019un seul coup, vers le 26 ou 27 mars, un vent chaud s\u2019est mis \u00e0 souffler de l\u2019ouest. Les rues furent transform\u00e9es en v\u00e9ritables rivi\u00e8res et je n\u2019exag\u00e8re pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A partir de l\u00e0, petit \u00e0 petit, le printemps s\u2019installa, lentement mais s\u00fbrement. Les travaux des champs reprirent de plus belle. Les b\u00eates ne tard\u00e8rent pas \u00e0 repartir dans les prairies, situ\u00e9es dans la partie la plus mar\u00e9cageuse du terrain de Steimbke. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e0, il y avait une vingtaine de puits de p\u00e9trole qui fonctionnaient en permanence. La plupart des ouvriers qui y travaillaient \u00e9tait constitu\u00e9e de STO*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR : Service du travail obligatoire<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">venant de Hollande. La route, maintenant bien d\u00e9gag\u00e9e, permettait d\u2019aller de nouveau \u00e0 Nienbourg, surtout pour en ramener des v\u00eatements. Chaque fois, afin d\u2019avoir vestes fran\u00e7aises et pantalons belges neufs, j\u2019apportais quelques provisions au magasinier qui me servait bien, \u00e0 la grande joie de mes camarades au retour.<br><br>Une fois, le magasinier, tout souriant, me pr\u00e9sente une liste de demandes de croix de guerre. Ce fut pour moi une grande surprise, teint\u00e9e de resquille en pensant aux poilus de 14-18. Cela ne m\u2019int\u00e9ressait pas et je lui demandais de me rayer. \u00ab Impossible \u00bb me dit-il, \u00ab on t\u2019a d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 les deux t\u00e9moins r\u00e9glementaires et la liste officielle est partie \u00e0 la Kommandantur \u00bb. Cela se passait souvent ainsi et d\u2019ailleurs les journaux des \u00ab Stalags \u00bb renfermaient toujours de nombreuses demandes de recherche de t\u00e9moignages. Ce travail de la mafia ne emblait gu\u00e8re s\u00e9rieux. On \u00e9tait \u00e0 la belle saison, je n\u2019allais plus si souvent \u00e0 Nienbourg et je n\u2019entendais plus jamais parler de croix de guerre. J\u2019avais sans doute fait le bonheur d\u2019un autre.<br>Vers la Saint Jean, 21 juin 1942, un dimanche, le moment sembla venu \u00e0 deux camarades de s\u2019\u00e9chapper. Ce qui restait de leur barda montrait bien qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient \u00e9vad\u00e9s. Alors, comme lors de la derni\u00e8re tentative d\u2019\u00e9vasion, branle bas de combat, assorti, cette fois, de menaces, pour une quinzaine d\u2019entre nous, de d\u00e9part pour aller travailler dans les mines. C\u2019est ainsi que, d\u00e8s le lendemain, la menace fut ex\u00e9cut\u00e9e. A pied, cette fois sans m\u00e9nagement, et sous bonne escorte, apr\u00e8s quinze ou vingt km, nous atteign\u00eemes le camp de Nienbourg o\u00f9 nous f\u00fbmes parfaitement isol\u00e9s comme des pestif\u00e9r\u00e9s vou\u00e9s aux punaises. Je regrettais mon d\u00e9part de Steimbke car j\u2019y laissais de bons camarades. Quant aux \u00e9vad\u00e9s, je n\u2019en ai jamais eu la moindre nouvelle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">A Steyerberg <\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques jours apr\u00e8s, on nous embarquait vers les mines, dans des wagons pour voyageurs. Le trajet n&rsquo;allait pas \u00eatre tr\u00e8s long car, \u00e0 quelques 15-20 km au sud-ouest de Nienbourg, on nous d\u00e9barquait dans une petite gare, celle de Steyerberg. Les bruits les plus fantaisistes couraient m\u00eame parmi les sentinelles nous accompagnant car, nous savions par des \u00ab on dits \u00bb, qu&rsquo;il avait, \u00e0 proximit\u00e9 une fabrique souterraine de munitions, on dira plus tard des V1, mais tous les travailleurs \u00e9taient des civils et vivaient, dans quelles conditions, dans un camp, genre camp de concentration. M\u00eame par la suite, aucun renseignement ne parvenait jusqu&rsquo;\u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s la sortie de la gare de Steyerberg, en un clin d\u2019\u0153il, je fus rassur\u00e9 sur notre sort. Il y avait l\u00e0 sept ou huit carrioles avec leurs paysans, qui eurent vite fait d&rsquo;entourer notre petit groupe n&rsquo;en croyant pas ses yeux. Comme du b\u00e9tail humain, nous \u00e9tions l\u00e0 sous le regard fureteur des paysans, d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 faire le bon choix. Il faut dire qu&rsquo;il r\u00e9gnait une certaine confusion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le chef de d\u00e9tachement repris rapidement la situation en main et demanda \u00e0 chaque paysan quel \u00e9tait le prisonnier id\u00e9al qu&rsquo;il d\u00e9sirait. La mine, pour nous, c&rsquo;\u00e9tait fini : un mensonge de plus. D\u00e8s les premi\u00e8res minute, un paysan \u00e0 l&rsquo;air rev\u00eache et peu franc, demanda un prisonnier grand, fort (?) et, surtout, sachant parler quelque peu allemand. Je semblais r\u00e9pondre aux crit\u00e8res demand\u00e9s, fus extrait du groupe, emmen\u00e9 avec mon barda dans la carriole, o\u00f9 sentinelle et paysan r\u00e9dig\u00e8rent quelques courts papiers. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en fait de mine, je partis, satisfait pour l&rsquo;instant, vers une nouvelle ferme situ\u00e9e \u00e0 neuf ou dix km, entre Steyerberg et Stolsenau, toutes deux situ\u00e9es sur la rive gauche de la Weser au sud ouest de Nienbourg.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec un p\u00e2le soleil ce jour l\u00e0, j&rsquo;essayais de m&rsquo;orienter au maximum et je me rappelle tr\u00e8s bien avoir pass\u00e9 sous un pont qui enjambait un affluent rive gauche de la Weser et qui devait s\u2019appeler la Aue (sans garantie)*. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR exact v\u00e9rification faite <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-c748705fcbff1ceca9171ebd8659c448 wp-block-paragraph\">Le cheval allait bon train, il se mit \u00e0 ralentir et c\u2019est alors que le paysan me posa quelques questions que je compris, car, dans son accent tr\u00e8s marqu\u00e9, je retrouvais celui des (il <strong>manque quelque chose VV<\/strong>)<br>Il se mit \u00e0 ralentir et c&rsquo;est alors que le paysan me posa quelques questions que je compris, car dans son accent tr\u00e8s marqu\u00e9, je retrouvais celui des paysans de Steimbke. Il me demanda donc, entre autres, mon \u00e2ge, ma profession, si je venais d\u2019une autre ferme, dans quel village etc \u2026<br>Par contre, il ne m\u2019a jamais dit son nom et son pr\u00e9nom et o\u00f9 nous allions. Nous n\u2019avons travers\u00e9 aucune agglom\u00e9ration. Les fermes \u00e9taient souvent seules, entour\u00e9es de leurs champs et prairies ou parfois regroup\u00e9es par deux ou trois, sous forme de petit hameau. C\u2019est ainsi que nous arriv\u00e2mes dans la cour de ma nouvelle ferme, qui faisait partie d\u2019un hameau, Elsen je crois. ( ?)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re personne que j\u2019aper\u00e7us fut Opa*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR grand- p\u00e8re<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> il \u00e9tait pr\u00e8s de la carriole, un vieillard, t\u00eate nue, costaud, en train de fendre du gros bois fra\u00eechement sci\u00e9. En descendant de la voiture, je lui fis un salut amical, il me r\u00e9pondit sans que son visage se d\u00e9ride et rentra dans son atelier tout proche comme pour me montrer que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son domaine.<br>Puis le fermier me demanda de le suivre mais de laisser mon barda dans la voiture. Je le suivis sous le \u00ab Dyle \u00bb (chartil), comme ils disent, puis j\u2019entrai dans l\u2019habitation proprement dite o\u00f9 se trouvaient trois femmes. \u00ab Oma*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>* NDLR grand- m\u00e8re<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">une vieille personne, bien habill\u00e9e, \u00e0 l\u2019air grave, puis une de ses filles tante Mina, la cinquantaine, petite boulotte, aussi haute que large, comme son p\u00e8re \u00ab Opa \u00bb, mais avec le sourire aux l\u00e8vres. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, une de ses ni\u00e8ces, Elfrid, la vraie Germania (voir sa photo dans l\u2019album de famille), elle aussi avait le visage ouvert. Je n\u2019avais jamais vu une personne aussi grande, aussi forte. Je n\u2019ai jamais su son \u00e2ge, mais elle devait avoir de trente \u00e0 trente cinq ans. Poliment, j\u2019avais dit bonjour \u00e0 ces trois femmes et tante Mina m\u2019indiqua la porte d\u2019d\u2019entr\u00e9e de la cuisine o\u00f9 Karl, le patron, se trouvait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 table devant le \u00ab Kaffee trink \u00bb (quatre heures). Les femmes prirent place, on m\u2019indiqua o\u00f9 je devais m\u2019asseoir, \u00e0 la m\u00eame table et Opa arriva.<br>C\u2019est ainsi que je pris ma premi\u00e8re collation avec la famille ; sur la table, il y avait de nombreux g\u00e2teaux (\u00ab Kuchen \u00bb) pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 la ferme. Puis Karl, apr\u00e8s m\u2019avoir fait faire le tour du propri\u00e9taire, m\u2019emmena au \u00ab Kommando \u00bbqui se trouvait \u00e0 trois km de l\u00e0. Tous les jours, je devais parcourir trois km aller et autant pour le retour. Nous arriv\u00e2mes au \u00ab Kommando \u00bb, Karl gara sa voiture dans une ferme dont la cour donnait sur celle du \u00ab Kommando \u00bb puis, avant de descendre, il m\u2019indiqua que c\u2019\u00e9tait une ferme qui appartenait \u00e0 une s\u0153ur de sa femme, la m\u00e8re d\u2019Elfrid.<br>Rapidement, nous f\u00fbmes entour\u00e9s par une multitude de gosses plus ou moins bien soign\u00e9s. Une sentinelle \u00e0 l\u2019air rev\u00eache, vint me chercher et je me trouvais dans la pi\u00e8ce principale de \u00ab Kommando \u00bb, meubl\u00e9e par des lits \u00e0 trois niveaux ; il ne restait pas beaucoup de place pour vaquer. Il n\u2019y avait que quelques Fran\u00e7ais, fra\u00eechement arriv\u00e9s, comme moi. Je choisis, pour m\u2019installer, une troisi\u00e8me \u00e9tage, assez \u00e9loign\u00e9 des portes et fen\u00eatres, pensant d\u00e9j\u00e0 au prochain hiver.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petit \u00e0 petit, par groupe de trois ou quatre, les prisonniers d\u00e9j\u00e0 en place arriv\u00e8rent au \u00ab Kommando \u00bb, leur journ\u00e9e termin\u00e9e. D\u2019o\u00f9 viens-tu ? Chez qui es-tu ? Tous me disent que je rempla\u00e7ais un Basque-Gascon lib\u00e9r\u00e9, et que j\u2019avais de la chance de tomber dans une bonne maison. J\u2019\u00e9tais bien loin d\u2019un s\u00e9jour dans la mine !<br>Le lendemain matin, la toilette se faisait dehors, \u00e0 tous les vents, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans la cour du \u00ab Kommando \u00bb. Je partis avec deux ou trois prisonniers qui travaillaient dans des fermes voisines de la mienne. D\u00e8s mon arriv\u00e9e, on me d\u00e9signa sous le \u00ab Dyle \u00bb une armoire dans laquelle je pourrais ranger mes v\u00eatements, puis je passais \u00e0 la cuisine pour le \u00ab Kaffee trink \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019\u00e9tais seul \u00e0 table devant une d\u00e9bauche de nourriture, les autres avaient d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 leur petit d\u00e9jeuner. Oma s\u2019avan\u00e7a vers moi, retroussa une de mes manches, vit mon bras maigre et me dit : \u00ab tu vas commencer par bien manger pour reprendre des forces et pendant quelques temps tu ne travailleras pas. \u00bb J\u2019\u00e9tais tellement surpris que je cherchais un moment ce que cette attitude pouvait bien cacher. Dans le large couloir, pr\u00e8s de la \u00ab Stube \u00bb (la pi\u00e8ce principale) me montra une commode, m\u2019expliqua, d\u2019accord avec tante Mina, que deux tiroirs, qui contenaient des lainages et chaussettes de laine, m\u2019\u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s. Interloqu\u00e9, je ne savais comment la remercier et c\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que je compris que j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 dans une tr\u00e8s bonne maison.<br>De mon c\u00f4t\u00e9, je mis le maximum de bonne volont\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre les habitudes de la maison, l\u2019emplacement des objets et outils. Dans un premier temps, je fis surtout du nettoyage et, petit \u00e0 petit, je travaillais avec Karl Schomburg et Elfride. Elle \u00e9tait habile et forte comme un Turc : j\u2019avais du mal \u00e0 suivre sa cadence mais elle ne rechignait jamais \u00e0 voler \u00e0 mon secours. Elle aimait \u00e0 me faire parler en allemand et m\u2019expliquait le pourquoi des choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par elle, j\u2019appris l\u2019histoire de la famille et le comportement des paysans des fermes voisines, leur jalousie, leur rivalit\u00e9. C\u2019est ainsi que j\u2019appris que Karl, le patron, \u00e9tait un des notables du parti nazi. Opa et les trois femmes avaient une toute autre attitude.<br>Rapidement, je me rendis compte que Karl avait deux visages, dont l&rsquo;un lui permettait de ne pas \u00eatre mobilis\u00e9. Au travail, \u00e0 l&rsquo;inverse d&rsquo;Elfride, il ne parlait pas et se contentait de donner quelques ordres par ci par l\u00e0. On \u00e9prouvait l&rsquo;impression qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait jamais content et qu&rsquo;il \u00e9tait mal dans sa peau. Il faut dire que tante Mina ne le m\u00e9nageait gu\u00e8re et qu &lsquo;en r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est elle qui menait les r\u00eanes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle et Oma* restaient toujours \u00e0 la ferme, elles n&rsquo;allaient jamais aux champs. Elfride et Oma, qui se faisait vieille de jour en jour, aidaient tante Mina \u00e0 pr\u00e9parer les cinq repas quotidiens, mais elle avait la main mise totale sur la porcherie, ce qui, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, avait une tr\u00e8s grande importance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR grand-m\u00e8re <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enti\u00e8rement libre de ses mouvements, Opa -NDLR grand- p\u00e8re- bricolait dans son atelier et parfois enfourchait sa vieille bicyclette pour se rendre vers le nord, dans un petit village appel\u00e9 peut-\u00eatre Neudorf. On craignait toujours pour lui, car, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette \u00e9poque, les vagues de bombardiers passaient et repassaient souvent. Nous \u00e9tions entour\u00e9s par des villes qui n&rsquo;ont cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre bombard\u00e9es.<br>Un jour, alors que je lui demandais pourquoi il parlait toujours en patois, il me r\u00e9pondait que ses anc\u00eatres depuis le 18\u00e8me si\u00e8cle \u00e9taient heureux sous la monarchie de Georges Ier, roi de Grande Bretagne et que tous leurs malheurs provenaient de Sadowa en 1866 et que les Prussiens, que les Allemands n&rsquo;aimaient pas, avaient amen\u00e9 la mis\u00e8re A ce sujet, il me racontaient toujours de histoires de percepteurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jeune Karl, fr\u00e8re d&rsquo;Elfride et neveu du patron, \u00e9tait mobilis\u00e9 sur le nord du front russe, pr\u00e8s du lac Ladoga. C&rsquo;est lui qui, au retour, devait prendre la direction de la ferme et c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui s&rsquo;est produit. Chaque fois qu&rsquo;on recevait de nouvelles de ce jeune Karl, on m&rsquo;en faisait part. Bien des fois, tante Mina lui a envoy\u00e9 des colis bien garnis. C&rsquo;\u00e9tait un tr\u00e8s brave femme et c&rsquo;est sans doute gr\u00e2ce \u00e0 elle que tout le monde vivait bien dans cette ferme. Souvent, elle recevait \u00e0 d\u00eener des officiers du camp de Nienbourg : il n&rsquo;y avait gu\u00e8re que ce jour l\u00e0 que je ne mangeais pas avec eux. La table \u00e9tait bonne, j&rsquo;avais un solide app\u00e9tit. On mangeait souvent de la charcuterie sous toutes ses formes, et, invariablement, au repas du soir, il y avait sur la table la grande po\u00eale garnie de pommes de terre r\u00f4ties avec des \u0153ufs et, de sa place, chacun piquait sa part \u00e0 l&rsquo;aide de sa fourchette. Irr\u00e9m\u00e9diablement, Opa, au d\u00e9but du repas d\u00e9limitait sa part sous forme d&rsquo;un triangle, m&rsquo;encourageant l\u00e0 aussi dans le r\u00f4le d&rsquo;interpr\u00e8te,<br><br>Chaque soir, j&rsquo;\u00e9tais donc en relation avec les gardiens et je partageais le travail avec l&rsquo;homme de confiance qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 \u00e0 mon arriv\u00e9e. Parmi nous, il y avait quelques musiciens : une clarinette r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans une ferme, une mandoline et mon banjo polonais. Le prisonnier est industrieux : aussi avec deux roues de bicyclette sans rayons, avec le moyeu et deux plaques de contreplaqu\u00e9, je parvins \u00e0 construire une batterie command\u00e9e au pied. Puis, avec de la peau de veau mort n\u00e9, comme il disait, un Vend\u00e9en fabriqua quelques tambourins. Cela suffisait, le dimanche apr\u00e8s midi, pour avoir, au bout d&rsquo;un certain temps, un petit orchestre, qui jouait des chansons de l&rsquo;\u00e9poque. Puis, un beau jour, un camarade revint au \u00ab Kommando \u00bb avec un accord\u00e9on en bon \u00e9tat. Alors, c&rsquo;\u00e9tait le bouquet, de nombreux gosses et quelques civils vinrent, \u00e0 travers les barbel\u00e9s, voir et entendre.<br>Les joueurs de cartes \u00e9taient plut\u00f4t hostiles \u00e0 ce genre de divertissement. On s&rsquo;arrangeait pour contenter le plus grand nombre, m\u00eame les dormeurs et les \u00e9crivains. C&rsquo;\u00e9tait surtout le programme des dimanches apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche matin, j\u2019allais travailler comme d\u2019habitude : je donnais \u00e0 manger au b\u00e9tail, puis, \u00e0 partir d\u2019une certaine heure, la buanderie m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e et, \u00e0 l\u2019eau chaude, j\u2019y faisais ma grande toilette. Ici, plus question de punaises. Mon linge \u00e9tait propre, lav\u00e9 avec de la poudre dans une machine archa\u00efque et toujours bien raccommod\u00e9. En attendant le repas de midi, j\u2019avais droit au salon (la \u00ab Stube \u00bb) et j\u2019en profitais pour \u00e9couter les \u00e9missions radio Londres. Je disais \u00e0 Karl, qui n\u2019\u00e9tait pas dupe car il \u00e9coutait Londres aussi, que j\u2019\u00e9coutais surtout radio Paris. Je n\u2019\u00e9tais pas le seul \u00e0 ramener les derni\u00e8res nouvelles au \u00ab Kommando \u00bb. Le dimanche, le repas de midi \u00e9tait toujours plus vari\u00e9 et, d\u00e8s le fin du repas, je regagnais, comme les autres, le \u00ab Kommando \u00bb, emportant pour le quatre heure et le soir, une \u00e9norme quantit\u00e9 de g\u00e2teaux, dispos\u00e9s en pyramide sur une tourti\u00e8re, le tout envelopp\u00e9 d\u2019un linge nou\u00e9 par dessus, la m\u00eame chose les jours de f\u00eate.<br>Et le travail me direz-vous ? Petit \u00e0 petit, de d\u00e9couverte en d\u00e9couverte, en regardant faire, je fournissais un travail acceptable, sans aucune r\u00e9primande ; je parvins \u00e0 d\u00e9chaumer et \u00e0 labourer un champ. Les sillons n\u2019\u00e9taient pas toujours tr\u00e8s droits avec des chevaux rapides et nerveux et une terre sablonneuse, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re \u00e0 labourer. Pour moi, le travail le plus p\u00e9nible \u00e9tait les jours o\u00f9 la batteuse venait \u00e0 la ferme. La tradition voulait que le fermier recevant la batteuse devait fournir le porteur de sacs de bl\u00e9. Nous \u00e9tions deux et, pour moi, porter sur mes \u00e9paules un sac de cent kget le monter \u00e0 un premier \u00e9tage qui se trouvait \u00e0 proximit\u00e9, constituait un effort \u00e0 la limite de mes moyens. Aussi, la fin de la journ\u00e9e n\u2019arrivait jamais assez vite. Pourtant c\u2019\u00e9tait l\u2019hiver avec ses jours courts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">lI ne faut pas oublier que la guerre s\u2019accentuait de plus en plus. Surtout depuis 1943, les raids des avions alli\u00e9s allaient en s\u2019amplifiant, de jour comme de nuit. Les alertes succ\u00e9daient aux alertes, \u00e0 tel point que nous devions respecter les consignes plus ou moins bien. \u00ab Halifax \u00bb et forteresses volantes se succ\u00e9daient dans les deux sens laissant tomber, souvent au retour, par-ci par l\u00e0, une bombe ou deux, afin d\u2019effrayer les populations. Les champs \u00e9taient couverts de bandes fines d\u2019aluminium destin\u00e9es \u00e0 neutraliser ou perturber les radars. Par un jour brumeux, \u00e0 la ferme, on entendit assez longtemps, venant du ciel, un sifflement qui sortait de l\u2019ordinaire et allait en s\u2019accentuant ; nous sort\u00eemes pour nous \u00e9loigner de la ferme et nous entend\u00eemes dans le jardin, une explosion qui n\u2019\u00e9tait pas celle d\u2019une bombe Au bout d\u2019un certain temps, le calme revenu, la curiosit\u00e9 l\u2019emporta avec Karl \u00e0 deux cents m\u00e8tres du mur de la ferme, nous aper\u00e7\u00fbmes un amas de t\u00f4les d\u00e9chiquet\u00e9es. Comme on en avait d\u00e9j\u00e0 entendu parler, on comprit que c\u2019\u00e9tait un avion qui avait largu\u00e9 un r\u00e9servoir d\u2019essence vide. Dans le creux des t\u00f4les, je pus r\u00e9cup\u00e9rer un peu de \u00ab Benzin \u00bb*, ce qui fit le soir l\u2019aubaine des briquets \u00e0 sec des fumeurs du \u00ab Kommando \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR essence <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec ses \u00ab Messerschmidt \u00bb, la chasse allemande ne cessait d\u2019attaquer et c\u2019est tr\u00e8s souvent que nous v\u00eemes un bombardier alli\u00e9 tomber comme une torche. L\u2019explosion se produisait au sol, tandis que les parachutes descendaient lentement. Souvent, on en comptait sept ou huit, qui atterrissaient la plupart du temps dans les bois. Certains de mes camarades ont pu r\u00e9cup\u00e9rer de grands lambeaux de soie, comme nous disions. Une fois, dans un chemin de terre, j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 une trousse de survie avec, en particulier, des cachets permettant de rendre l\u2019eau potable.<br>L\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, pr\u00e8s de Hanovre, en plus des routes qui m\u00e8nent \u00e0 Berlin, nous \u00e9tions entour\u00e9s, \u00e0 une distance relativement r\u00e9duite \u00e0 vol d\u2019oiseau, de villes telles que Wilhemshafen, Bremerhaven, Oldenbourg, Hambourg, Braunschweig, G\u00f6ttingen, Billefeld, Osnabr\u00fcck, Magdebourg, si bien qu\u2019\u00e0 partir de 1943-1944, que ce soit dans une direction ou dans une autre, chaque nuit, nous avions droit \u00e0 de gigantesques feux d&rsquo;artifice compos\u00e9s de projecteurs de la DCA, qui scrutaient le ciel, de bombes \u00e9clairantes, de balles tra\u00e7antes, d&rsquo;avions en flammes qui tombaient en torche, de fus\u00e9es de couleurs multiples, avec d&rsquo;immenses lueurs provenant des incendies au sol.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Celui qui nous a le plus stup\u00e9fait, ce fut l\u2019incendie des usines de caoutchouc synth\u00e9tique Continental, \u00e0 soixante km de l\u00e0, \u00e0 Hambourg. Durant 48 heures, le vent nous a amen\u00e9 fum\u00e9e, odeurs, petites paillettes noires qui jonchaient le sol et nous sommes rest\u00e9s plus de 24 heures sans savoir d&rsquo;o\u00f9 cela provenait. Le bombardement du barrage de Kassel, en Haute Saxe, nous a fait peur, car nous craignions les inondations. Moi, \u00e0 quelques km de la Weser, je n&rsquo;ai rien vu, la vague \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien att\u00e9nu\u00e9e. A chaque instant, retentissait la sir\u00e8ne aux alertes ; elles \u00e9taient tellement fr\u00e9quentes qu&rsquo;\u00e0 la campagne personne n&rsquo;en tenait compte et les travaux se d\u00e9roulaient normalement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Au printemps 1943<\/strong>, quand la terre \u00e9tait encore humide, nous allions dans les tourbi\u00e8res tailler, avec un s\u00e9cateur sp\u00e9cial, de grosses briques de tourbe empil\u00e9s en tas bien a\u00e9r\u00e9s, pour faciliter le s\u00e9chage. Le tout \u00e9tait rentr\u00e9 \u00e0 la ferme vers le mois de septembre. De temps en temps, \u00e0 tour de r\u00f4le avec l&rsquo;homme de confiance, je retournais, parfois pour quelques jours, au camp de Nienbourg. Les t\u00eates changeaient, mais c&rsquo;\u00e9tait toujours la m\u00eame ambiance, \u00ab la mafia \u00bb. C&rsquo;est au cours d&rsquo;un de ces s\u00e9jours que, le camp \u00e9clair\u00e9 la nuit, alors que la gare de triage voisine \u00e9tait dans l&rsquo;obscurit\u00e9, l&rsquo;Oflag fut bombard\u00e9 et que de nombreux officiers fran\u00e7ais furent tu\u00e9s, dont Monsieur Lalire. Pour ma part, projet\u00e9 par le souffle au travers d&rsquo;une fen\u00eatre, je me suis retrouv\u00e9 allong\u00e9 sur le sol, sans blessure.<br>Une autre fois, comme tous les interpr\u00e8tes, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 pour un examen oral d&rsquo;allemand. Le texte racontait le naufrage d&rsquo;un navire de commerce. A la suite de quoi je re\u00e7us une page dactylographi\u00e9e, dans laquelle il \u00e9tait dit que je pourrai enseigner l&rsquo;allemand \u00e0 mon retour en France. Au \u00ab Kommando \u00bb, on continuait \u00e0 faire un peu de musique, dans le but de pr\u00e9parer la soir\u00e9e de No\u00ebl. Pour la premi\u00e8re fois, nous avions re\u00e7u des colis canadiens qui contenaient, en particulier, du vrai caf\u00e9 soluble. Nous n&rsquo;en avions jamais vu ni bu et cette nuit fut endeuill\u00e9e par la mort subite d&rsquo;un camarade dans son lit. \u00c9tait-ce l&rsquo;exc\u00e8s de caf\u00e9 mal dos\u00e9 ? Nous l&rsquo;avons toujours pens\u00e9. Oma*  s&rsquo;\u00e9tait \u00e9teinte en 1943 et le pauvre Opa**  disparut peu de temps apr\u00e8s : je les ai bien regrett\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR la grand-m\u00e8re<br>**NDLR le grand-p\u00e8re<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On sentait que la guerre \u00e9voluait, les nouvelles circulaient bon train. Un jour, avec Elfride, nous d\u00e9marions les betteraves \u00e0 200 m\u00e8tres de la ferme et nous nous \u00e9tonnions de ne pas voir Karl nous rejoindre. Enfin, il arriva, le visage d\u00e9compos\u00e9, et nous annon\u00e7a que les alli\u00e9s venaient de d\u00e9barquer. Je ne savais quelle attitude prendre.<br>Les nouvelles les plus contradictoires nous parvenaient de tous les c\u00f4t\u00e9s et c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;<strong>automne 1944<\/strong>, alors que nous rentrions avec une charret\u00e9e de bois, que nous f\u00fbmes pris sous le feu d&rsquo;un avion \u00e0 basse altitude et qui portait l&rsquo;\u00e9toile am\u00e9ricaine. Je crois qu&rsquo;il a cherch\u00e9 \u00e0 nous faire peur, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 nous atteindre, car la cible \u00e9tait pour lui id\u00e9ale. Mais il nous fallait prendre de plus en plus de pr\u00e9cautions, surtout le matin, quand nous \u00e9tions dans l&rsquo;obscurit\u00e9 sur la route en allant vers la ferme. Les avions alli\u00e9s faisaient souvent du rase-mottes et si nous n&rsquo;avions pas le temps de nous camoufler rapidement, ils lan\u00e7aient des fus\u00e9es \u00e9clairantes : alors, on y voyait comme en plein jour. Souvent, pour \u00e9viter tout cela, je partais en avance du \u00ab Kommando \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un jour je suis arriv\u00e9 de meilleure heure \u00e0 la ferme. Tout le monde \u00e9tait debout, bien \u00e9veill\u00e9, affair\u00e9 avec des tables pleines de bocaux, le rangement et le nettoyage n&rsquo;\u00e9taient pas termin\u00e9s et c&rsquo;est Elfride qui m&rsquo;a dit : \u00ab tu vois bien, on a tu\u00e9 le cochon cette nuit, et on est en retard \u00bb. tante Mina est venue me trouver, l&rsquo;index sur la bouche en me demandant de ne jamais en parler car c&rsquo;\u00e9tait trop grave pour eux. \u00c9videmment, je n&rsquo;ai rien dit et \u00e0 partir de ce moment, j&rsquo;\u00e9tais encore plus choy\u00e9. De temps en temps, comme tout les prisonniers, je m&rsquo;apercevais bien de la disparition d&rsquo;un beau cochon. Mais, cette fois-ci j&rsquo;avais vu tout le monde au travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L&rsquo;hiver 1944<\/strong> se passa sans incident notoire, mis \u00e0 part le mitraillage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 des locomotives sur la voie ferr\u00e9e de Steyerberg. Le moral n&rsquo;y \u00e9tait vraiment plus, de toutes parts n&rsquo;arrivaient que des mauvaises nouvelles, Allemands et prisonniers se demandaient ce qu&rsquo;ils allaient devenir.<br>Au \u00ab Kommando \u00bb depuis mon arriv\u00e9e, j&rsquo;avais institu\u00e9 une banque de tabac, pour ceux qui \u00e9taient \u00e0 cours. Ils devaient, lors du prochain colis, me rendre ce qu&rsquo;ils m&rsquo;avaient emprunt\u00e9. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;au cour d&rsquo;une distribution de colis, une sentinelle me demande ce que j&rsquo;allais faire de cette r\u00e9serve de tabac si on \u00e9vacuait le \u00ab Kommando \u00bb. De fil en aiguille j&rsquo;arrivais \u00e0 savoir qu&rsquo;il y avait un plan, pr\u00e9vu pour nous \u00e9vacuer sur la rive droite de la Weser, ce qui ne m&rsquo;arrangeait pas : je pr\u00e9f\u00e9rais rester sur la rive gauche. De plus en plus, les routes \u00e9taient encombr\u00e9es par le flot de gens : militaires, civils, prisonniers qui se dirigeaient tous, en vivant de rapines, d&rsquo;ouest en est. Tous \u00e9taient porteurs de mauvaises nouvelles pour les Allemands.<br>Par une belle journ\u00e9e de mars 1945, nous entend\u00eemes, \u00e0 plusieurs reprises, le canon. Le lendemain matin, sans rien dire \u00e0 personne, au lieu de me diriger vers la ferme, comme je ne voulais pas passer sur la rive droite de la Weser avec l&rsquo;\u00e9vacuation des prisonniers, je me dirigeais vers les tourbi\u00e8res, dont je connaissais bien le chemin. L\u00e0, je pourrai attendre et voir venir les \u00e9v\u00e9nements, d&rsquo;autant que j&rsquo;avais quelques r\u00e9serves de nourriture.<br>Quelle ne fut pas ma surprise en arrivant sur place : le moindre trou \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9 par des gens, militaires et civils de toutes les races. Tous venaient de Rh\u00e9nanie et fuyaient, sans la moindre organisation, vers l&rsquo;est. J&rsquo;avais bien fait de m&rsquo;\u00e9loigner car, par la suite, j&rsquo;ai appris que l&rsquo;\u00e9vacuation s&rsquo;\u00e9tait faite, sans pr\u00e9venir, assez tard dans la soir\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais donc rest\u00e9 sur la rive droite de la Weser. Curieusement, l\u00e0, il n&rsquo;y avait pas beaucoup de Fran\u00e7ais. J&rsquo;ai pens\u00e9 qu&rsquo;ils \u00e9taient plus int\u00e9ress\u00e9s par l&rsquo;ouest que par l&rsquo;est.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faisait, au mois de <strong>mars 1945<\/strong>, un temps magnifique et je n&rsquo;eus pas de mal \u00e0 passer quelques nuits dans les tourbi\u00e8res. Mais je ne voyais toujours pas arriver les alli\u00e9s. Tout le monde disait que nous \u00e9tions dans le secteur des Anglais. Puis, un matin de tr\u00e8s bonne heure, nos entend\u00eemes toute une s\u00e9rie d&rsquo;explosions. Tout le monde \u00e9tait mont\u00e9 sur le moindre monticule pour mieux voir et l&rsquo;on peut observer que deux colonnes de chars descendaient le long de la Weser, en tirant presque sans discontinuer sur le moindre obstacle: arbres, buissons, monticules, maisonnettes et hangars. Puis le feu cessa subitement et nous ne voyions plus rien. Tout le monde pensait que c&rsquo;\u00e9tait une pointe de reconnaissance de la part des Anglais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes vivres diminuaient et, au bout de quelques heures, je d\u00e9cidais de repartir au ravitaillement \u00e0 la ferme. Avec la cohue qui existait sur toutes les routes, je ne risquais pas grand chose. En arrivant dans la cour de la ferme, tout le monde \u00e9tait l\u00e0 : on aurait dit qu&rsquo;on m&rsquo;attendait. Il y avait d\u00e9j\u00e0 deux prisonniers russes qui devaient me remplacer. Tout en me restaurant, je leur racontais ma fuite dans les tourbi\u00e8res. Par Karl, j&rsquo;appris que j&rsquo;avais bien fait et que le \u00ab Kommando \u00bb avait franchi la Weser pour une destination inconnue. C&rsquo;est alors que je d\u00e9cidai de retourner au \u00ab Kommando \u00bb pour essayer de r\u00e9cup\u00e9rer une partie de mes affaires, le stock de tabac et de cigarettes en particulier, car cela constituait une monnaie d&rsquo;\u00e9change de premier ordre. Arriv\u00e9 l\u00e0, je ne pus que constater que tout avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pill\u00e9, mais je remarquais que la bicyclette du gardien \u00e9tait abandonn\u00e9e, sans pneus.<br>A midi, \u00e0 la ferme, Karl m&rsquo;apprit que les Anglais occupaient Neudorf, \u00e0 6 km de l\u00e0. Je d\u00e9cidai de m&rsquo;y rendre, \u00e0 travers champs et j&rsquo;aper\u00e7us deux \u00ab tommies \u00bb*  arm\u00e9s qui se dirigeaient vers moi. Ils me fouill\u00e8rent et me r\u00e9p\u00e9taient \u00ab eck, eck \u00bb** en me montrant que c&rsquo;\u00e9tait pour manger. J&rsquo;\u00e9tais assez surpris et de gestes en gestes, je finis par les amener dans une ferme que je connaissais. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>**NDLR traduction phon\u00e9tique d&rsquo; \u00abegg \u00bb, \u0153uf en anglais <br>*NDLR surnom donn\u00e9 par les soldats fran\u00e7ais aux soldats anglais<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les fermiers, apeur\u00e9s, se demandaient ce qui allait leur arriver, mais rapidement, en leur montrant, on d\u00e9couvrit qu&rsquo;ils voulaient simplement des \u0153ufs frais. Les fermiers allemands s&rsquo;ex\u00e9cut\u00e8rent rapidement avec le sourire, tandis que nous trois nous repr\u00eemes le chemin de Neudorf, les Anglais apparemment tr\u00e8s satisfaits de leur r\u00e9colte et moi heureux de partir vers la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Effectivement, Neudorf \u00e9tait occup\u00e9 par les chars anglais et on me conduisit au poste de commandement. Un tr\u00e8s jeune officier anglais, officier de liaison aupr\u00e8s de l&rsquo;arm\u00e9e fran\u00e7aise, arriva que je saluai et il me demanda en fran\u00e7ais, avec un accent parisien prononc\u00e9, ce que je faisais l\u00e0 et ce que je voulais. Rapidement, je lui racontais mon aventure et je lui dis que je voulais regagner Reims. \u00ab A pied tu n&rsquo;y arriveras pas \u00bb r\u00e9pondit-il. \u00ab Tu n&rsquo;as pas vu une bicyclette tra\u00eener par l\u00e0 \u00bb ajouta-t-il. C&rsquo;est alors que je me souvins de la bicyclette du \u00ab Kommando \u00bb .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abVa la chercher \u00bb me dit-il. Au retour tu me fais appeler, l&rsquo;atelier a tout ce qu&rsquo;il faut pour la remettre en \u00e9tat de marche. Une heure apr\u00e8s, j&rsquo;\u00e9tais de retour avec mon engin. Les \u00ab tommies \u00bb s&rsquo;occup\u00e8rent d\u00e9j\u00e0 des freins, mais il y avait la question des chambres \u00e0 air et des pneus \u00e0 r\u00e9gler. Dans le village, j&rsquo;allais faire du porte \u00e0 porte et ne vis aucune bicyclette, sauf dans un ancien magasin de cycles o\u00f9 il y avait, dans l&rsquo;ancien atelier, l&rsquo;\u00e9quivalent de deux ou trois bicyclettes d\u00e9mont\u00e9es mais toujours aucun pneu : il faut dire qu&rsquo; \u00e0 cette \u00e9poque c&rsquo;\u00e9tait une denr\u00e9e extr\u00eamement rare. Un peu d\u00e9\u00e7u, je revins aupr\u00e8s de l&rsquo;officier de liaison qui pr\u00e9tendit que, chez un ancien marchand de bicyclettes, il y avait des pneus. Rapidement, il rassembla une patrouille et nous nous rend\u00eemes au magasin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La maison fut fouill\u00e9e syst\u00e9matiquement et dans un grenier, sous les combles, apparut un stock de pneus. Sauv\u00e9 ! En r\u00e9alit\u00e9, j&rsquo;en sortis avec une roue avant et arri\u00e8re neuves. Tout en le remerciant, je demandais \u00e0 l&rsquo;officier de liaison de m&rsquo;indiquer l&rsquo;itin\u00e9raire \u00e0 suivre, car de nombreux ponts avaient saut\u00e9. \u00ab Je n&rsquo;ai pas le droit de t&rsquo;indiquer notre itin\u00e9raire, mais sache que nous sommes pass\u00e9s \u00e0 Osnabr\u00fcck et Munster \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vers la ferme, j&rsquo;enfourchais ma bicyclette : tout roulait bien, quand, en chemin, je rencontrais un jeune prisonnier fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lui aussi ne s&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9sent\u00e9 au \u00ab Kommando \u00bb, s&rsquo;\u00e9tait cach\u00e9, tout simplement \u00e0 la ferme et avait ainsi \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9vacuation vers la rive droite de la Weser. C&rsquo;\u00e9tait un jeune Espagnol qui , \u00e0 la fin de la guerre civile espagnole, en 1936 , avait \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 dans un camp des Pyr\u00e9n\u00e9es orientales et comme beaucoup de ses camarades avait sign\u00e9, en 1939, un engagement dans la l\u00e9gion fran\u00e7aise. Il avait donc \u00e9t\u00e9 captur\u00e9, comme prisonnier fran\u00e7ais, dans la Somme, en 1940. Je lui racontai mon histoire ; enthousiasm\u00e9, il me dit qu&rsquo;il partait avec moi d\u00e8s demain. \u00ab D&rsquo;accord, je me pr\u00e9pare et passe te prendre dans la matin\u00e9e, ici, sur le petit chemin qui m\u00e8ne \u00e0 la ferme \u00bb. A tout hasard, puisque je passais \u00e0 proximit\u00e9 du \u00ab Kommando \u00bb, je donnai un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Le d\u00e9sordre s&rsquo;\u00e9tait encore aggrav\u00e9, portes et fen\u00eatres ouvertes \u00e0 tous les vents. J&rsquo;y aper\u00e7us une seconde bicyclette dans un \u00e9tat pitoyable, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne, pas de comparaison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques instants plus tard, j&rsquo;arrivais dans la cour de la ferme, en m\u00eame temps qu&rsquo;un chariot charg\u00e9 de f\u00fbts, chargement anormal et je voulus en savoir plus long, d&rsquo;autant plus que le conducteur du convoi semblait avoir des rapports privil\u00e9gi\u00e9s avec Karl. Mais ils parlaient vite et s&rsquo;exprimaient en \u00ab Platt Deutsch \u00bb* si bien que j&rsquo;avais du mal, \u00e0 cette \u00e9poque, de saisir le sens de<br>l&rsquo;op\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em> *NDLR en patois allemand ou dialecte du nord de l&rsquo;Allemagne <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Karl se tourna vers moi et m&rsquo;apprit que cet Allemand, membre du parti comme lui, marchand en vins et spiritueux de son \u00e9tat, avait encore beaucoup de r\u00e9serves en boissons dans ses caves de Stoleznau. Comme il savait que les \u00ab tommies \u00bb se trouvaient \u00e0 une dizaine de km de l\u00e0, il craignait une beuverie g\u00e9n\u00e9rale, suivie de repr\u00e9sailles. Afin d&rsquo;\u00e9viter de tels incidents, il avait d\u00e9cid\u00e9 de d\u00e9verser ses f\u00fbts, qui contenaient du rhum des Antilles, dans les tourbi\u00e8res de Karl, d\u00e9j\u00e0 assez \u00e9loign\u00e9es de Stolzenau. Quelques rasades furent distribu\u00e9es sur le champ et tante Mina me remplit une gourde de soldat allemand en me disant : \u00ab ce sera pour ton retour \u00bb. Je devais rapporter et offrir cette gourde pleine \u00e0 mon p\u00e8re, lors de mon retour \u00e0 Attigny. La seconde partie de l&rsquo;exp\u00e9dition devait se terminer dans la soir\u00e9e ou \u00e0 l&rsquo;aube du jour de mon d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est ainsi que mes pr\u00e9paratifs termin\u00e9s, avec une bicyclette bien garnie derri\u00e8re comme devant, je dis au revoir \u00e0 la famille Schombourg, qui m&rsquo;avait si bien trait\u00e9 ces deux ou trois derni\u00e8res ann\u00e9es. Je me souviens encore de mon premier coup de p\u00e9dales : les mouchoirs s&rsquo;agit\u00e8rent, je disparus, tout s&rsquo;estompa, j&rsquo;\u00e9tais sur le droit chemin de la libert\u00e9. Un quart d&rsquo;heure plus tard, j&rsquo;aper\u00e7us, tout souriant, mon petit Espagnol, qui m&rsquo;attendait pr\u00e8s de la ferme. Personne n&rsquo;\u00e9tait aupr\u00e8s de lui pour l&rsquo;accompagner dans les derniers moments, ce qui m&rsquo;\u00e9tonna fort, car je soup\u00e7onnais mon camarade d&rsquo;avoir quelques relations avec le fille de la fermi\u00e8re. Mais, d&rsquo;autre part, je pensais que l\u2019\u0153il des voisins, derri\u00e8re les rideaux, cherchait \u00e0 tout voir et tout savoir. Il fallait se m\u00e9fier des langues qui ne manqueraient pas de se d\u00e9lier. On savait qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e des alli\u00e9s, la jalousie et la m\u00e9disance \u00e9clateraient au grand jour. Apr\u00e8s une derni\u00e8re v\u00e9rification de nos bagages qui d\u00e9bordaient de nourriture, lentement nous nous dirige\u00e2mes vers Neudorf : la journ\u00e9e s&rsquo;annon\u00e7ait magnifique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En arrivant au village, il fallait montrer patte blanche et je tentai de joindre \u00e0 nouveau l&rsquo;officier de liaison qui m&rsquo;avait d\u00e9pann\u00e9. Effectivement, je le vis et, une derni\u00e8re fois, j&rsquo;essayai de lui arracher un itin\u00e9raire. Simplement, avec une certaine r\u00e9ticence, il m&rsquo;indiqua que les ponts de Bielefeld, d&rsquo;Osnabr\u00fcck et de Munster \u00e9taient r\u00e9tablis et que c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 notre itin\u00e9raire le plus s\u00fbr. Nous lui f\u00eemes nos adieux et, apr\u00e8s l&rsquo;avoir remerci\u00e9 une nouvelle fois sous l\u2019\u0153il des Britanniques, nous part\u00eemes vers Bielefeld. On ne voyait plus de troupes, sauf quelques camions militaires au passage et nous ne tard\u00e2mes pas \u00e0 tomber sur une route principale, o\u00f9 l&rsquo;on croisait un flot de r\u00e9fugi\u00e9s, qui se dirigeait en \u00e9taient envahis par une foule bruyante et anim\u00e9e toute la nuit ce qui, dans le noir, nous emp\u00eachait de dormir. <strong>(probl\u00e8me ?? VV)<\/strong><br>sens contraire, vers l&rsquo;est. Nous couchions le soir dans des granges, les plus petites possibles, car les grands b\u00e2timents <br>Puis, en consultant ce qui restait de poteaux indicateurs \u00e0 un carrefour, nous d\u00e9couvr\u00eemes que nous \u00e9tions \u00e0 \u00e9gale distance d&rsquo;Osnabr\u00fcck et de Bielefeld. Donc, apr\u00e8s nous \u00eatre renseign\u00e9s, nous part\u00eemes vers Osnabr\u00fcck, o\u00f9 nous trouv\u00e2mes une ville presque totalement d\u00e9truite par les bombardements . Il nous fut assez difficile de trouver la direction de Munster. La circulation sur les ponts, gard\u00e9s par la M.P.* \u00e9tait encore libre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>*NDLR \u00ab military police \u00bb, police militaire britannique<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A la fin d&rsquo;une \u00e9tape, nous entend\u00eemes parler de vol de bicyclettes. Aussi, avec des cha\u00eenes r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es dans une ferme abandonn\u00e9e, pour la nui, nous pr\u00eemes la sage pr\u00e9caution de nous encha\u00eener \u00e0 nos bicyclettes afin d&rsquo;\u00e9viter tout risque de vol au cours de notre sommeil. Il fallait aussi surveiller nos vivres, qui commen\u00e7aient \u00e0 diminuer ; parfois, les \u00ab tommies \u00bb nous ravitaillaient.<br>Avec mon petit camarade espagnol, nous nous entendions bien, nous \u00e9tions optimistes, sans probl\u00e8mes majeurs, quand, \u00e0 Munster, la M.P. nous arr\u00eata et nous interdit, cette fois, de franchir le pont.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous f\u00fbmes refoul\u00e9s vers une grande caserne encore debout, o\u00f9 l&rsquo;on rassemblait tous les \u00e9trangers, et o\u00f9, soit disant, l&rsquo;arm\u00e9e distribuait des vivres. Nous f\u00eemes la grimace : \u00eatre de nouveau prisonniers ne nous int\u00e9ressait pas. C&rsquo;est alors que, subitement, mon camarade d\u00e9cida de rebrousser chemin car, disait-il, il ne voulait pas sortir d&rsquo;une prison pour \u00e9chouer dans une autre. Et que deviendrait-il en France ? L&rsquo;Espagne lui \u00e9tait interdite. J&rsquo;eus beau lui dire que j&rsquo;avais de la famille, sa d\u00e9cision \u00e9tait irr\u00e9vocable et, vers la fin de la matin\u00e9e, nous nous s\u00e9par\u00e2mes en nous embrassant. Depuis, je n&rsquo;en ai jamais eu de nouvelles. Quant \u00e0 moi, d\u00e9sormais seul, il me fallait prendre une d\u00e9cision. rapidement. De nouveau \u00eatre intern\u00e9 dans une caserne : non ! Et, comme tous les ponts vers l&rsquo;ouest \u00e9taient gard\u00e9s, je me dirigeais vers une petite route qui semblait m&#8217;emmener vers le sud . Petite route bien calme, avec aucune circulation, qui m&rsquo;amena \u00e0 traverser un grand bois. Les km passaient, c&rsquo;\u00e9tait le grand silence quand, tout \u00e0 coup, j&rsquo;entendis des personnes parler. Je mis pied \u00e0 terre et essayai de d\u00e9celer la langue parl\u00e9e. Plus de doute, on parlait fran\u00e7ais. L&rsquo;oreille tendue, je constatais que les voix s&rsquo;approchaient de moi. Effectivement, sur un petit chemin que sortait de la for\u00eat, apparurent quatre ou cinq Fran\u00e7ais, munis chacun d&rsquo;un b\u00e2ton qui, apr\u00e8s un court silence, m&rsquo;interpell\u00e8rent apr\u00e8s un premier moment de surprise et me demand\u00e8rent o\u00f9 j&rsquo;allais avec ma bicyclette. Je leur racontais mon odyss\u00e9e et ce sont eux qui m&rsquo;apprirent que toutes les routes \u00e9taient barr\u00e9es, que je ne pourrai pas gagner la France.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Eux-m\u00eames avaient tent\u00e9 de fuir vers l&rsquo;ouest et, comme il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un seul pont, construit \u00e0 Wessel par les Anglais et r\u00e9serv\u00e9 uniquement \u00e0 la troupe, comme des milliers de prisonniers qui attendaient leur tour dans une vaste prairie, ils furent contraints de revenir \u00e0 leur point de d\u00e9part, leur ferme, o\u00f9 il leur fallait bien manger. Ils ne travaillaient plus, se promenaient et, voyant mon embarras, m&rsquo;invit\u00e8rent \u00e0 la ferme, comme s&rsquo;ils \u00e9taient chez eux. Les paysannes m&rsquo;accueillirent normalement, \u00e0 ce moment l\u00e0 les Allemands n&rsquo;avaient plus la parole .<br>Il y avait l\u00e0 deux civils allemands qui n&rsquo;avaient pas l&rsquo;air de paysans. Mes camarades m&rsquo;apprirent que c&rsquo;\u00e9tait des savants (V1) qui attendaient leur d\u00e9part pour l&rsquo;Am\u00e9rique.(?) Ils m&rsquo;apprirent \u00e9galement que dans la bourgade voisine, 15 km de l\u00e0, il y avait de temps en temps des d\u00e9parts de camions vides vers la France. Mais il fallait se trouver sur place, au bon moment, pour en profiter. Puisque j&rsquo;avais une bicyclette, je leur offris d&rsquo;aller, matin et apr\u00e8s-midi, voir ce qui se passait r\u00e9ellement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s ma premi\u00e8re sortie, apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre renseign\u00e9 aupr\u00e8s d&rsquo;un bureau fran\u00e7ais qui s&rsquo;occupait, comme il le pouvait, du rapatriement des prisonniers, je constatai que cette bourgade, qui n&rsquo;\u00e9tait pas compl\u00e8tement \u00e9vacu\u00e9e, avait \u00e9t\u00e9 partag\u00e9e en plusieurs quartiers : celui des Russes, des Fran\u00e7ais, des Polonais\u2026 et que toutes les rues avaient \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9es : rue du g\u00e9n\u00e9ral Untel, rue de Stalingrad \u2026 Et je fus \u00e9tonn\u00e9 de voir combien les Russes recherchaient des montres et que ceux qui avaient une bicyclette tournaient en zigzaguant pendant des heures enti\u00e8res autour de la place publique. Ils s&rsquo;amusaient comme des gamins, des petits fous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En revenant \u00e0 la ferme, je racontais tout ce que j&rsquo;avais vu et entendu, en particulier que, pour \u00eatre rapatri\u00e9, il fallait se regrouper en section de 25, avec un responsable. Apr\u00e8s discussion, nous partons, le lendemain matin et comme la fermi\u00e8re ne voulait pas nous conduire, pour des questions de s\u00e9curit\u00e9, la bicyclette fut bien garnie et, en cas d&rsquo;\u00e9chec, nous avions une base de repli : la ferme. Arriv\u00e9s dans la bourgade dans le quartier fran\u00e7ais, chacun se mit en qu\u00eate et nos dix-neuf colistiers furent vite r\u00e9unis. J&rsquo;en fis une double liste et nous nous rend\u00eemes au bureau de rapatriement. Trois heures apr\u00e8s, nous nous installions, quartier fran\u00e7ais, dans une maison, lib\u00e9r\u00e9e sp\u00e9cialement pour nous. Les civils allemands disposaient de trois heures pour \u00e9vacuer leur maison avec, chacun, 30 kg de bagages. Nous \u00e9tions \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit, mais nous avions un toit, sous lequel nous disposions de bois, de charbon, les derni\u00e8res victuailles, tout particuli\u00e8rement des pommes de terre. Trois furent affect\u00e9s \u00e0 la cuisine et les autres, par roulement, attendaient, au bureau, le d\u00e9part vers l&rsquo;ouest, d&rsquo;un convoi de camions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain, vers midi, le colistier de faction rappliqua ventre \u00e0 terre. Le d\u00e9part \u00e9tait fix\u00e9 vers 15 heures. Le rassemblement fut rapide et nous abandonn\u00e2mes la maison, tout en conservant la bicyclette. Sur la place publique, le convoi de camions vides attendait. Nous n&rsquo;\u00e9tions pas les premiers, mais nous parv\u00eenmes \u00e0 prendre d&rsquo;assaut un camion et \u00e0 y loger notre liste enti\u00e8re. Sous l&rsquo;oeil du chauffeur, un Canadien parlant fran\u00e7ais, j&rsquo;accrochais par derri\u00e8re la bicyclette, \u00e9videmment c&rsquo;\u00e9tait formellement interdit. J&rsquo;avisai un civil allemand, un peu bancal, et lui proposai l&rsquo;\u00e9change de la bicyclette contre un billet de quelques marks, d&rsquo;une fourchette, d&rsquo;une cuill\u00e8re et d&rsquo;un couteau, \u00e9tant bien entendu que l&rsquo;\u00e9change se ferait \u00e0 la derni\u00e8re minute, au d\u00e9part du convoi. L&rsquo;Allemand, pour lequel c&rsquo;\u00e9tait une excellente affaire, attendit tr\u00e8s patiemment et l\u2019\u00e9change se fit, avec l\u2019accord du chauffeur, lors de la mise en route des moteurs. C&rsquo;est ainsi que je me s\u00e9parai de ce v\u00e9lo, qui en quelques jours, m&rsquo;avait rendu tant de services L&rsquo;Allemand disparut avec son bien et le convoi mit le cap vers l&rsquo;ouest. La pluie se mit \u00e0 tomber, ce fut assez rare lors du printemps et m\u00eame de l&rsquo;ann\u00e9e 1945, particuli\u00e8rement ensoleill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est difficile \u00e0 dire, mais nous roul\u00e2mes une centaine de km, entrecoup\u00e9s de pauses bienvenues, le sourire demeurait sur les l\u00e8vres, pas de querelles ni aucune parole d\u00e9sobligeante. Chacun parlait de son retour au foyer et on sentait d\u00e9j\u00e0 nos r\u00eaves qui allaient devenir r\u00e9alit\u00e9. Le cauchemar quotidien, auquel on s&rsquo;\u00e9tait quelque peu habitu\u00e9, commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;estomper. Le convoi s&rsquo;arr\u00eata dans la cour d&rsquo;une grande usine, toute d\u00e9labr\u00e9e par des bombardements d\u00e9j\u00e0 anciens, car l&rsquo;herbe et quelques arbustes sauvages avaient commenc\u00e9 \u00e0 repousser sur les murs en ruine, au beau milieu des poutres de fer tordues et des madriers \u00e0 moiti\u00e9 calcin\u00e9s. Le jour commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9cliner et nous nous demandions bien ce qu&rsquo;on allait faire de nous. Quand, soudain, un officier canadien descendit d&rsquo;un v\u00e9hicule, la badine \u00e0 la main, pour nous signifier que nous devions passer la nuit l\u00e0. Ce fut la grimace g\u00e9n\u00e9rale ! H\u00e9las nous ne pouvions que nous r\u00e9signer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Demain, ils viendraient nous chercher pour nous emmener au ch\u00e2teau qu&rsquo;on voyait et nous y ferions notre toilette &#8211; nous en avions bien besoin &#8211; et nous prendrions le petit d\u00e9jeuner servi par des Fran\u00e7aises ! En attendant, chacun se mit en qu\u00eate d&rsquo;un coin sec et quelque peu \u00e0 l&rsquo;abri pour passer la nuit le moins d\u00e9sagr\u00e9ablement possible. Quant \u00e0 moi, je r\u00e9cup\u00e9rais un madrier que je fis, \u00e0 quelques cinquante cm du sol, tenir en \u00e9quilibre sur deux blocs de b\u00e9ton ? Puis, les jambes pendantes, je m&rsquo;allongeai, dans l&rsquo;espoir de trouver le sommeil. Ce ne fut pas facile, mais, \u00e9tant donn\u00e9 le sol froid, je n&rsquo;avais gu\u00e8re d&rsquo;autre solution. Durant la nuit, je fus r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises par le bruit des all\u00e9es et venues, cherchant \u00e0 chaque fois o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais, avec les jambes raides. De bon matin, j&rsquo;entendis les deux camions qui allaient faire la navette pour nous emmener au ch\u00e2teau qui n&rsquo;\u00e9tait cependant pas tr\u00e8s loin. L\u00e0, surpris, nous \u00e9tions accueillis par des femmes, militaires fran\u00e7aises, en uniforme bleu marine qui, apr\u00e8s le d\u00e9crassage, nous servirent le petit d\u00e9jeuner. Il fallait maintenant attendre la formation du convoi qui devait nous permettre de franchir le Rhin. A Wesel, seul passage sur le Rhin, un pont aller, un pont retour, des milliers de pauvres gens de toutes les nations, attendaient dans les prairies un passage \u00e9ventuel. Notre convoi, par moments, devait ralentir et je vis les gens s&rsquo;agripper aux camions et, parfois, l\u00e2cher prise. Sur ce pont provisoire, la travers\u00e9e nous semblait longue et p\u00e9rilleuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous atteign\u00eemes la rive gauche du Rhin et nous quitt\u00e2mes le convoi \u00e0 Br\u00e9da (?) au sud de la Hollande o\u00f9 de nombreuses et grandes fortes femmes, v\u00eatues du costume du pays, nous servirent la soupe populaire. Nous embarquions dans les anciens wagons, pour arriver \u00e0 Reims via Bruxelles et Maubeuge.<br>Tout le monde chantait : \u00bb\u00e7a sent si bon la France \u00bb ! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>NDLR Ainsi s&rsquo;ach\u00e8ve le r\u00e9cit de mon p\u00e8re. J&rsquo;ai retrouv\u00e9 ensuite une petite mallette bleue en carton, remplie des lettres adress\u00e9s par mon p\u00e8re \u00e0 ma grand-m\u00e8re Laure Li\u00e9val et \u00e0 ma m\u00e8re Germaine Li\u00e9val ou encore par ma grand-m\u00e8re \u00e0 ma m\u00e8re. Elles compl\u00e8tent ce qu&rsquo;a \u00e9crit mon p\u00e8re et donne un \u00e9clairage suppl\u00e9mentaire \u00e0 ce que tous ont v\u00e9cu.<\/em><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques jours apr\u00e8s, on nous embarquait, soit disant pour la France ? en r\u00e9alit\u00e9, nous f\u00fbmes dirig\u00e9s, d\u00e9\u00e7us, sur un &hellip; <a href=\"https:\/\/lieval-robert.fr\/?page_id=88\" class=\"more-link\">More <span class=\"screen-reader-text\">Troisi\u00e8me camp Stalaf XC  Nienburg<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-88","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/88","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=88"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/88\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":98,"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/88\/revisions\/98"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lieval-robert.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=88"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}